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La liberté académique dans un contexte d’instabilité mondiale

La liberté académique dans un contexte d’instabilité mondiale

Par John Lorinc

Correction

Nasim Niknafs est professeure agrégée en musique à l’Université de Toronto. Elle n’a pas fui l’Iran, mais elle pourrait ne jamais pouvoir y retourner en raison de ses projets de recherche. Le processus sans fin d’octroi de visa du gouvernement du Canada a retardé le début de son contrat à l’Université de Toronto en 2013. Pour en savoir plus, consultez son article intitulé « "Ma’am! You’re Being Randomly Checked": A Music Education Terrorized ».

Devant la révolte qui fait rage en Iran, où des milliers de personnes sont descendues dans la rue pour protester contre le décès de Masha Amini, battue à mort, Nasim Niknafs, professeure de musique à l’Université de Toronto, repense à sa propre expérience, elle qui a fui le régime en 2013. « Je revis intimement cette situation », affirme Mme Niknafs, qui est doyenne associée de recherche et membre du comité des affaires extérieures de l’Association des professeures et professeurs de l’Université de Toronto.

Ses efforts pour quitter l’Iran ont été compliqués par des restrictions sur les visas de sortie, ainsi que par le coût des vols et la difficulté à en trouver un. Quatre ans après son arrivée au Canada, alors qu’elle était établie à l’Université de Toronto, elle a vu ce qui arrivait aux étudiantes et étudiants diplômés d’Iran qui se sont retrouvés piégés par l’interdiction d’immigration imposée par l’administration Trump. « On ne parlait pas beaucoup du décret contre les immigrants musulmans à ce moment, se rappelle-t-elle. Je me souviens que l’Université avait tenu une assemblée publique à laquelle j’avais abordé le sujet. Ils avaient dit qu’ils réfléchiraient. Dans les faits, c’était la première fois que des organismes d’enseignement devaient se préoccuper de questions de visas. »

Mme Niknafs souligne que des associations de personnel académique et des groupes d’universitaires menacés travaillent à appuyer les universitaires qui fuient les zones de guerre, les troubles civils et la brutalité policière. Elle ajoute toutefois que les universitaires qui réussissent à s’enfuir doivent interrompre leurs recherches pour régler des problèmes plus pratiques et immédiats, comme assurer la sécurité des membres de leurs familles, trouver un logement et s’acquitter de formalités administratives. « Nous devons utiliser tous les canaux dont nous disposons », ajoute-t-elle. Et elle croit que l’Université pourrait en faire plus pour offrir des ressources financières.

Selon le réseau Scholars at Risk Network (Universitaires en danger), une ONG internationale basée à New York, les menaces qui guettent les universitaires et les chercheurs dans de nombreux endroits à risque dans le monde ont augmenté au cours des dernières années. En fait, 2022 a été une année record en ce qui a trait au nombre de rapports – 391 dans 65 pays – de harcèlement judiciaire ou physique, d’emprisonnement, de restrictions de voyage, de représailles professionnelles, d’interdictions pour les femmes universitaires d’accéder aux campus (Afghanistan) et de fermetures de campus ordonnées par les gouvernements (Nicaragua), sans parler des effets meurtriers de la guerre en Ukraine sur la communauté universitaire de ce pays. « Il est certain que depuis le début de la pandémie de COVID-19 et pendant au moins la dernière année, il règne une impression de désastre », selon Daniel Munier, directeur principal des programmes de SAR. « Pour nous, il ne fait absolument aucun doute que la situation s’est empirée au cours des dernières années. »

Par exemple, un article publié récemment dans EMBO Reports du Centre pour les droits de la personne et le pluralisme juridique (Centre for Human Rights & Legal Pluralism) montre que les universitaires russes ont subi d’immenses pressions politiques et censures de la part de l’État depuis le début de l’invasion. « La liberté académique est aussi menacée parce que la liberté des scientifiques russes de commenter des politiques et de défendre des convictions qui ne sont pas compatibles avec le discours actuel est de plus en plus attaquée par leur gouvernement. »

Michael Lynk, professeur de droit à l’Université Western, souligne que la popularité croissante de la « démocratie illibérale » — dans des pays comme la Hongrie, de même que dans certains États américains, où des législateurs républicains ont restreint l’enseignement de sujets comme l’histoire de la discrimination raciale — fait planer une autre série de menaces sur la liberté académique. « Il existe un parallèle exact entre la montée de la démocratie illibérale et des gouvernements autoritaires, et la répression exercée contre la liberté académique et l’indépendance et l’autonomie des universités, affirme-t-il. Tout cela va de pair. En fait, il s’agit de l’un de nos meilleurs baromètres pour évaluer le respect de la démocratie et de la règle de droit. »

Il ne fait que peu ou pas de doute que les attaques contre les universitaires et la liberté académique sur la scène internationale se font sentir jusque dans les campus canadiens, soit parce que des universitaires fuyant les zones de guerre viennent s’y réfugier, soit parce que les attaques politiques se répercutent sur les protections dont jouissent les universitaires canadiens. M. Lynk ajoute qu’avec la réduction du financement provincial accordé aux universités et collèges, qui doivent de plus en plus compter sur de riches donateurs, de subtils risques menacent l’indépendance universitaire. Le travail de groupes de recherche scientifique, dont certains membres vivent dans des pays qui valorisent la liberté académique et d’autres non, est une autre dynamique qui complique la situation. « Cette situation représentera toujours un danger », affirme M. Lynk.

Alison Hearn, professeure associée à la Faculté d’étude de l’information et des médias de l’Université Western et présidente du Comité de la liberté académique et de la permanence de l’emploi de l’ACPPU, croit qu’il faut sensibiliser les associations de personnel académique du Canada aux difficultés des universitaires à risque et que le soutien devrait dépasser le simple financement. Pourtant, ajoute-t-elle, de nombreux exécutifs d’associations de personnel académique doivent jongler avec différentes priorités. « Le problème revient toujours à cet équilibre entre les affaires internes et ce qui se passe à l’étranger. » Pour l’ACPPU, la création de partenariats avec des organisations comme l’Internationale de l’Éducation (IE) a permis de renforcer l’engagement de l’organisation à l’égard de la liberté académique partout dans le monde.

En 2020, l’ACPPU s’est jointe à l’Internationale de l’Éducation (IE) et à d’autres membres de la communauté internationale de l’éducation pour condamner le manque de mesures de sécurité accordées au personnel enseignant et aux chefs syndicaux en Colombie, où plus de 6 000 syndicalistes du milieu de l’enseignement ont été tués, menacés ou forcés de fuir au cours des trente dernières années. Parmi d’autres projets d’envergure mondiale, l’ACPPU a soutenu les chargés de cours de collèges du Zimbabwe dans l’organisation d’une conférence sur les négociations d’après-pandémie et a appuyé une demande d’examen judiciaire en Malaisie portant sur l’ingérence du gouvernement dans la gouvernance des universités. Les professeurs qui subissent des pressions politiques et économiques dans leurs établissements et leurs pays sont plus à risque de voir leur liberté académique étouffée.

Grace Nyongesa, présidente nationale du Syndicat des professeures et professeurs d’université (Universities’ Academic Staff Union ou UASU) du Kenya et conférencière invitée à l’assemblée du Conseil de l’ACPPU tenue l’automne dernier, a révélé aux délégués du Conseil que les professeurs de la plupart des pays africains ne disposent pas de la liberté voulue pour mener leurs propres recherches. Elle a plaidé en faveur de la création de partenariats internationaux plus forts entre syndicats universitaires afin de bâtir la capacité et la solidarité pour défendre la liberté académique et d’autres droits professionnels.

Mme Hearn soutient que le Canada est perçu, sur la scène internationale, comme un pays aux protections robustes comparativement à beaucoup d’autres. Au Canada, ajoute-t-elle, la liberté académique est inscrite dans des conventions collectives qui en assurent le respect et qui sont négociées entre les associations de personnel académique et les établissements. Plus de 90 % du personnel académique du Canada est syndiqué et presque chaque convention collective contient des clauses explicites sur la liberté académique. En conséquence, les associations de personnel académique ont un rôle critique à jouer dans le renforcement de la solidarité internationale, en particulier dans un contexte où des collègues sont menacés dans un nombre grandissant de pays.

À une table ronde sur les Étudiants et chercheurs en situation de crise au Canada, organisée par le Centre pour les droits de la personne et le pluralisme juridique de la faculté de droit de l’Université McGill, des panélistes de plusieurs organisations offrant des protections aux universitaires en danger et aux défenseurs des droits de la personne (SAR NY, SAR Canada, SRF/IIE, National Endowment for Democracy, Open Society University Network, entre autres) ont discuté de stratégies pour faire face aux événements survenus en Afghanistan et de leurs graves conséquences pour la communauté universitaire. Les préoccupations soulevées par les participants portaient en particulier sur la protection du secteur universitaire et sur sa mission de création de connaissances, d’échange et de diffusion dans un contexte d’urgences humanitaires et de crises politiques, ainsi que sur la détermination de stratégies axées sur une réponse synchronisée et rapide aux futures crises. Les deux principaux sujets de discussion étaient les suivants : Qu’est-ce que vous et votre organisation pouvez faire en réponse à la situation d’urgence en Afghanistan? Dans tout ce que vous avez fait, qu’avez-vous appris d’utile pour la planification d’une réponse à une autre crise du même ordre?

Ces conversations doivent avoir lieu selon Nasim Niknafs, qui parle à la fois à titre de défenseure des universitaires iraniens fuyant un régime oppressif et de membre du comité des affaires extérieures de l’UTFA. « Nous connaissons très bien la situation au pays, mais nous devons élargir nos horizons. Nous devons nous doter d’une perspective internationale. » 

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