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Soutenir les universitaires en danger

Soutenir les universitaires en danger

[GETTYIMAGES.CA / NURPHOTO]
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Mustafa Bahran, physicien nucléaire, s'est échappé en voiture du Yémen vers l'Arabie saoudite en 2015, craignant que quelqu'un — peut-être un ancien étudiant — ne le reconnaisse à l'un des 20 points de contrôle en cours de route. Il a réussi à traverser la frontière en sécurité.

M. Bahran et sa famille étaient en danger au Yémen après avoir refusé de « se salir les mains » en travaillant pour le gouvernement au début d'une guerre civile qui fait toujours rage. Ne pouvant obtenir le statut de résident en Arabie saoudite, il a postulé pour des emplois en Amérique du Nord et a découvert le réseau Scholars at Risk (SAR).

Il a bénéficié d'un soutien financier de SAR et du Scholar Rescue Fund de l'Institute of International Education (IIESRF), d'abord pour enseigner à l'Université de l'Oklahoma, où il avait étudié des années auparavant, puis en 2018 à l'Université Carleton, où il enseigne désormais sous contrat.

La famille de M. Bahran s'est réfugiée au Canada parce que lui et sa femme craignaient que leur fils soit expulsé vers le Yémen lorsqu'il aurait 18 ans, en vertu des politiques du président de l'époque, Donald Trump. Aujourd'hui, à 60 ans et sans perspective de voir la fin de la guerre, M. Bahran et sa famille sont installés à Ottawa. « Je me réjouis de l'avenir que je ne verrai pas mais que mes enfants verront », a-t-il déclaré.

Le SAR et l'IIE-SRF sont deux voies d'accès au Canada pour les universitaires du monde entier qui risquent d'être victimes de violence. Parmi les autres possibilités, citons les demandes directes auprès d'établissements postsecondaires pour étudier, faire de la recherche ou enseigner, le parrainage privé de réfugiés, le nouveau programme de visa du gouvernement fédéral pour protéger les défenseurs des droits de la personne à risque et le Programme d'étudiantes et d’étudiants réfugiés, fondé sur un modèle de parrainage, de l'Entraide universitaire mondiale du Canada.

Le SAR est une organisation non gouvernementale mondiale basée à New York qui vise à prévenir les attaques contre les universitaires. Depuis sa création en 2000, elle a aidé plus de 1 600 universitaires menacés en créant des postes d'enseignement, de recherche et d'étude dans 300 campus d'accueil.

La section canadienne de SAR compte 25 universités hôtes, dont trois de plus qu'en 2020. « Mais nous avons 95 universités au Canada et une tonne de collèges, déclare la directrice de SAR Canada, Viviana Fernandez, basée à l'Université d'Ottawa. Je pense que nous pouvons faire beaucoup mieux. »

Les cinq principaux pays où les universitaires ont demandé l'aide de SAR en 2021 sont l'Afghanistan, la Turquie, le Yémen, le Myanmar et l'Éthiopie.

L'IIE-SRF organise et finance des bourses pour les universitaires menacés et déplacés dans les établissements d'enseignement supérieur partenaires du monde entier. Il compte 12 universités canadiennes partenaires.

« Au cœur de l'IIE-SRF se trouve l'idée que chaque boursier que nous soutenons est une lueur d'espoir dans notre monde », a déclaré Marissa Hutton, porte-parole de l’organisation. Depuis 2002, l'IIE-SRF a soutenu 916 universitaires de 60 pays en partenariat avec 434 institutions d'accueil dans 50 pays. Parmi les pays d'origine des boursiers figurent l'Afghanistan, l'Éthiopie, le Yémen, le Myanmar et le Venezuela.

Joanna Quinn, professeure au Département de science politique de l'Université Western, fait partie du comité directeur national de SAR Canada. Elle cite l'histoire d'Anna Dolidze, « une femme brillante qui a tenu tête au président de la Géorgie et a dû fuir », comme exemple de réussite.

Mme Dolidze, avocate spécialisée en droits de la personne, a été menacée par le gouvernement autoritaire de la Géorgie. Son téléphone était sur écoute et les audiences publiques des tribunaux, essentielles à son travail, ont été supprimées. Son mari avait été battu, arrêté et emprisonné à plusieurs reprises.

Le SAR a permis à Mme Dolidze d’être boursière à la Faculté de droit de l'Université de New York, et elle a terminé son doctorat en droit à l’Université Cornell. Première boursière de SAR à être accueillie à l'Université Western à London, en Ontario, en 2012, Mme Dolidze est arrivée au Canada avec un visa de recherche postdoctorale et s'est vu offrir plus tard un poste menant à la titularisation pour enseigner le droit. Toutefois, lorsque le régime politique a changé pour le mieux en Géorgie, elle est retournée enseigner dans son pays et est entrée dans la fonction publique. Au printemps dernier, Mme Dolidze a lancé un parti politique national.

Le soutien financier et émotionnel fourni par le réseau SAR a été « absolument déterminant pour notre installation aux États-Unis d'abord, puis au Canada », a déclaré Mme Dolidze. « Imaginez un couple d'étrangers dans un pays étranger. »

Selon Mme Quinn, il y a un emploi pour tout le monde dans le réseau SAR, du doyen qui offre un poste de professeur au représentant universitaire qui accueille un boursier à l'aéroport avec un panier-cadeau, en passant par les étudiants qui recueillent des fonds pour acheter des manteaux d'hiver aux enfants d'un boursier. « La tâche est immense, nous devons faire appel à toutes les personnes que nous pouvons trouver. »

L’Université Western est un campus où l'association du personnel académique contribue annuellement au programme de SAR parce que « nous considérons que cela fait partie de la liberté académique. » D'autres universités recueillent des fonds pour le SAR auprès de donateurs ou utilisent des fonds administratifs.

Selon Mme Quinn, il est parfois difficile de déterminer la voie d'immigration qu'empruntera le boursier. 

« Nous pensons souvent qu'il suffit de faire venir quelqu'un en tant que chercheur invité, mais le gouvernement exige que cette personne fournisse une lettre de son employeur indiquant que non seulement elle vient, mais qu'elle garantit qu'elle retournera dans son pays à la fin de l'année ou des deux années suivantes », explique-t-elle. « C'est une chose délicate à promettre concernant un chercheur à risque pour des raisons [de] sécurité intellectuelle ou physique, nous ne savons pas si cette personne va pouvoir retourner un jour dans son pays. »

Cette difficulté est évidente dans la crise afghane actuelle, dont de nombreux membres de l'ACPPU sont à la fois des experts et des défenseurs qui tentent d'apporter des solutions.

Un étudiant afghan a déclaré au Bulletin de l'ACPPU que ses « rêves sont brisés » et qu'il est confronté à une « situation de vie ou de mort » après qu'un agent de l'immigration canadienne au Pakistan a refusé son visa d'étudiant au motif qu'il ne pourrait pas retourner en Afghanistan à la fin de ses études.

L'étudiant avait satisfait à toutes les exigences et reçu une bourse pour un programme de maîtrise dans une université canadienne. La personne a fui l'Afghanistan pour soumettre sa demande de visa d'étudiant au Pakistan. La permission de séjourner au Pakistan viendra à échéance bientôt et sa vie serait en danger s'il retournait en Afghanistan.

L'obligation de convaincre un fonctionnaire canadien que la personne retournera dans le pays qu’elle fuit est un « dilemme » qui pourrait bloquer des centaines, voire des milliers d'étudiants afghans cherchant refuge au Canada, a déclaré la professeure Wendy Cukier de l'Université Ryerson.

Elle est fondatrice du Diversity Institute de l'Université Ryerson et une importante organisatrice du réseau Lifeline Afghanistan, l'un des principaux groupes au Canada qui mobilise des soutiens à travers le pays pour aider 40 000 réfugiés et Afghans vulnérables que le gouvernement fédéral a promis d'autoriser à entrer au Canada. « Leur situation est désastreuse », affirme-t-elle.

Les Talibans restreignent sévèrement les droits des femmes et des filles, interdisant ou limitant leur accès à l'éducation et aux emplois.

Viviana Fernandez, directrice adjointe du Centre de recherche et d'enseignement sur les droits de la personne de l'Université d'Ottawa, a déclaré que le SAR a obtenu l'an dernier la permission de recommander des universitaires pour le nouveau programme du gouvernement fédéral visant à fournir des visas à un maximum de 250 défenseurs des droits de la personne, y compris leur famille. Cependant, Mme Fernandez a déclaré que le programme est beaucoup trop restreint.

« Il faut espérer que le gouvernement décidera d'augmenter la capacité du programme, car cela n'a aucun sens de créer un tel charivari pour [seulement] 250 personnes », a-t-elle déclaré.

Mme Fernandez s'est dite frustrée que le gouvernement fédéral n'ait pas clarifié les règles d'aide aux universitaires afghans, une question qui a suscité beaucoup de nouvel intérêt pour la recherche et le sauvetage. « La crise en Afghanistan a vraiment mis en évidence la rapidité avec laquelle un pays peut se détériorer et la précarité de la situation pour les universitaires qui se trouvent dans cette situation », a-t-elle déclaré.

Le gouvernement fédéral a promis d'aider 40 000 personnes à entrer au Canada, mais à la fin janvier, seulement 7 000 personnes étaient arrivées.

Catherine Krull, professeure en sociologie à l'Université de Victoria, est en train de mettre en place un modèle permettant aux universités d’ouvrir des voies d'accès pour les universitaires, en particulier lorsqu'il y a un afflux de personnes, comme les Afghans, qui ont besoin d'aide rapidement.

Le comité d'intervention en cas d'urgence mondiale à l'Université de Victoria comprend des représentants du Global Engagement Office (bureau des partenariats mondiaux), de l'association du personnel académique, des experts en immigration, des affaires étudiantes, des doyens des facultés et d'autres personnes.

« Nous voulions mettre en place une structure institutionnelle à l'Université de Victoria afin de pouvoir mieux réagir aux crises mondiales », a-t-elle déclaré. Le comité évalue les meilleures pratiques d'autres institutions, en rassemblant diverses formes de soutien telles que les bourses d'études, les stages postdoctoraux et les postes de professeurs à durée limitée, ainsi que la planification budgétaire et la sensibilisation d'organisations telles que le SAR.

M. Bahran, l'universitaire yéménite qui travaille maintenant à l'Université Carleton, a déclaré que la préservation et l'avancement des connaissances humaines sont si essentiels que les universitaires ont le devoir de se mettre à l'abri si leur carrière universitaire ou leur vie sont en danger. Même s'ils ne peuvent pas rentrer chez eux dans un an ou deux, ils pourront peut-être le faire des années plus tard, a-t-il ajouté. Et s'ils ne retournent pas dans leur pays, ils peuvent contribuer depuis l'étranger.

Depuis son arrivée au Canada, M. Bahran a aidé des dizaines de jeunes universitaires à quitter le Yémen pour s'installer ailleurs et a organisé un groupe mondial d'environ 1 000 professionnels de la diaspora yéménite pour préparer la reconstruction de leur pays après le conflit.

« Une fois partis, vous pourrez échapper au carnage, à la misère et à la mort, préserver vos connaissances et aider vos concitoyens d'où que vous soyez, leur dit-il. Lorsque les troubles auront cessé et que le pays sera revenu à la normale, vous pourrez retourner dans votre pays ou sauver votre pays de là où vous êtes. Dans tous les cas, vous serez une valeur ajoutée pour l'avenir de votre pays. »

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