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Le mot de la présidente / La technologie éducative et l'université

Le mot de la présidente / La technologie éducative et l'université

Par Brenda Austin-Smith

Cette année, lors de la Semaine de l’équité d’emploi de l’ACPPU, nous avons eu l’honneur d’être rejoints en ligne par Liz Morrish, une militante et une universitaire indépendante qui traite dans ses écrits de la corporatisation des universités. Dans son exposé, intitulé Le fléau des universités, Mme Morrish, a mis l’accent sur la marchéisation de l’éducation postsecondaire au Royaume-Uni, mais la combinaison de statistiques et de récits qu’elle a présentée était hélas tout aussi valable dans le contexte canadien. Nous aussi connaissons trop bien les dégâts causés dans nos établissements par la transformation de l’éducation en produit commercial et la réduction de nos activités de recherche et d’enseignement à une sorte de service à la clientèle.

Mme Morrish a notamment abordé le sujet de la technologie éducative. Depuis l’apparition de la pandémie au printemps dernier, nos boîtes de courriel ont été inondées de messages vantant les mérites des services éducatifs proposés par des prestataires privés. En cette période de crise, le secteur des technologies éducatives se pose en sauveur, en dépositaire d’une solution permettant de gagner du temps et de la préparation, et en commodité. Comme le soulignent les historiens de l’éducation, les promesses de la technologie éducative sont perpétuelles, tout comme le sont les crises que celle-ci est censée améliorer. Cependant, la technologie éducative n’a jamais résolu un problème sans en créer au moins un de plus. Dans son blogue Hack Education, Audrey Watters traite des vagues de technologies qui ont essayé de remplacer les enseignants, ainsi que les écoles, des années 1920 à aujourd’hui, notamment lors de pandémies précédentes. Ainsi, l’émission radiophonique The Little Red School House of the Air proposait des cours aux élèves de Chicago pendant la pandémie de polio qui a provoqué la fermeture des écoles en 1937. Les parents se sont plaints, car ils trouvaient que les émissions allaient trop vite, que ceux d’entre eux qui travaillaient n’avaient aucun soutien pour faire l’école à la maison et que nombre de foyers n’avaient même pas de poste de radio. L’expérience s’est terminée sans avoir donné de résultats satisfaisants aux yeux des écoles.

Le plus grand argument avancé tant par Mme Watters que par Mme Morrish est que les crises que nous rencontrons actuellement dans l’éducation postsecondaire ne sont pas seulement le fruit de maladies ou de catastrophes naturelles. Elles résultent plus souvent de décisions comme les réductions budgétaires, la sous-traitance et la « ferveur anti-taxes » (Audrey Watters). Telles sont les menaces qui planent sur un système d’éducation postsecondaire public en bonne santé, qui sert le public plutôt que les intérêts d’entreprises de technologie éducative en quête de profits financiers. Et ce sont encore les mêmes inégalités — celles de l’accès à l’Internet à large bande et aux ordinateurs, à un soutien technologique et à des services de garde d’enfant pour les parents qui travaillent — qui caractérisent la pédagogie actuelle en cette période de pandémie.

Beaucoup parmi nous connaissent déjà les critiques formulées à l’égard des algorithmes qui peuvent ancrer des éléments discriminatoires dans le fonctionnement de ce type de programmes. Nous nous méfions des logiciels utilisés pour surveiller les examens à distance et c’est peut-être sans surprise que nous avons appris que l’un de ces logiciels, Proctortrack, a récemment été piraté à l’Université de Regina. On nous pousse désormais à conditionner notre expertise sous forme d’unités répondant aux exigences de la technologie éducative et nous risquons de devenir de simples fournisseurs de contenus pour ces entreprises. Des préoccupations encore plus graves ont surgi à propos du contrôle du potentiel des plateformes de technologie éducative que nos employeurs nous contraignent à utiliser aujourd’hui. L’été dernier, Zoom a reconnu avoir censuré des appels à la demande du gouvernement chinois. Cet automne, Zoom a non seulement refusé d’accueillir un événement sur les droits des Palestiniens organisé par l’Université d’État de San Francisco, mais l’entreprise a aussi coupé court à une discussion sur cet acte de censure organisée par une section de la American Association of University Professors. Aucune entreprise privée ne devrait dicter le contenu des discussions, des investigations et des débats académiques.

Ce que Mme Morrish a appelé « l’université de l’après-pandémie » se construit en ce moment même et Mme Morrish s’est demandé dans quelle mesure celle-ci sera reconnaissable pour nous. Cependant, elle a aussi parlé avec enthousiasme d’une « vision plus encourageante » pour l’éducation postsecondaire, une vision qui serait animée par la volonté collective du personnel enseignant d’ouvrir de nouveaux horizons à l’enseignement et à l’apprentissage, au lieu de confiner ceux-ci. Dans cette vision, les étudiant seraient des cocréateurs du savoir plutôt que des consommateurs de produits « académiques ». Pareille vision préserve et alimente la connexion dynamique, en perpétuelle évolution et profondément humaine qui unit les membres du corps enseignant à leurs étudiants et c’est là quelque chose que nul ne pourra jamais réduire à un algorithme ni enfermer dans une boîte, étiqueter d’un prix et vendre.

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