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Le mot de la présidente / Recyclage de mauvaises idées

Le mot de la présidente / Recyclage de mauvaises idées

Par Brenda Austin-Smith

Comment se fait-il que les mauvaises idées, telles les mesures d’austérité budgétaires, semblent immunisées contre leurs propres échecs? Pourquoi sont-elles ranimées peu importe le nombre de fois où elles sont mises à l’épreuve, où elles se révèlent inadéquates pour être finalement abandonnées? La résurgence des indicateurs de rendement dans l’enseignement postsecondaire est le plus récent exemple d’une mauvaise idée remise à la saveur du jour, associée dans plusieurs provinces au concept du « financement fondé sur le rendement » (FFR) des collèges et des universités. Il y a une dizaine d’années, ces mesures étaient appelées indicateurs de rendement clés ou IRC. Comme l’ont fait valoir les auteurs de la publication de l’ACPPU intitulée Counting Out the Scholars, l’engouement pour les indicateurs de rendement, les mesures et les résultats de tous genres se manifeste parmi nous depuis au moins la moitié du XIXe siècle, issus des efforts déployés par les gouvernements pour atteindre le maximum d’efficacité dans une variété de services publics, peu importe que ces efforts aient été inappropriés ou dévastateurs.

Il peut être certes souhaitable de promouvoir le rendement et même possible de l’atteindre dans la production d’articles standard ou dans l’exécution de tâches courantes, mais cet argument n’a aucun sens dans le contexte de la prestation de services publics aussi créateurs et réactifs que l’éducation. L’une des critiques publiées en 2016 par la Century Foundation à propos du FFR fait ressortir la complexité du processus d’enseignement et d’apprentissage, qui rend réductrice et inutile l’application de mesures telles que le taux de diplomation ou le nombre de diplômés par programme. « S’il peut être facile de compter le nombre de diplômés, écrit l’auteur Nicholas Hillman, le processus à mettre en marche pour mener un étudiant à l’obtention d'un diplôme d'études collégiales est tout sauf simple. »

Enseigner à des étudiants, ce n’est pas comme plier des boîtes à pizza. Un même ensemble d’actions ne peut servir à toutes fins. Tout comme la limitation du nombre de cours offerts, dans le souci d’assurer l’efficacité du système, ne contribuera pas à produire le type d’agilité intellectuelle que nous attendons et requérons de ceux et celles qui font des études postsecondaires. Personne ne considère le mentorat, le développement intellectuel, la culture de la curiosité et le soutien à l’innovation comme étant des pratiques courantes et des résultats prévisibles. Quiconque ayant de l’expérience le sait : les enseignants s’adaptent à la dynamique de la classe, peuvent repérer les étudiants qui requièrent davantage d’attention et sentent quand ils doivent modifier radicalement une leçon afin de répondre à une question inattendue. La sensibilité aux étudiants présentant un vaste éventail de besoins, d’intérêts et de capacités, et non pas l’efficacité à tout prix, est l’élément clé d’un système public d’éducation de haute qualité. Et, bien entendu, les étudiants apportent en classe leurs propres imagination et curiosité. Ils ont leur propre esprit et sont avides de discussions, de défis et de débats, non d’apprentissage machinal.

Malgré les échecs antérieurs, la dynamique du concept du FFR est revenue en force en Alberta et en Ontario et il est permis de croire qu’il en sera de même au Manitoba et dans d’autres provinces. Ce n’est pas que bon nombre des mesures imposées aux établissements échappent à leur contrôle, comme le taux d’obtention de diplômes. C’est aussi qu’elles n’ont aucun rapport avec l’expérience qualitative de l’enseignement ou de l’apprentissage. Octroyer des fonds aux collèges et aux universités en fonction de la rémunération de leurs diplômés, par exemple, serait pour le moins choquant. L’idée dépeint une vision réellement sinistre du monde où l’argent détermine la valeur sociale de tout et de chaque chose. Il s’agit d’un monde où les établissements qui forment les étudiants destinés à des carrières dans la fonction publique, dans le secteur sans but lucratif ou de la création et — oui ­— même dans le secteur de l’éducation, sont punis pour l’avoir fait.

Il ne fait pour moi aucun doute que les gouvernements s’appliquant à faire renaître le spectre du FFR se rendront compte que leurs mesures inappropriées ne peuvent d’aucune façon conduire un collège ou une université à dispenser un meilleur enseignement. Au contraire, cette démarche cynique ne vise qu’à nous préparer à l’échec, de sorte que les compressions envisagées peuvent être déguisées sous l’apparence de « mesures objectives » effectivement chargées d’idéologie. En bout de ligne, le but est de contrôler les établissements postsecondaires et les activités qui y sont exercées.

Les sentiments de suspicion et d’aversion à l’égard de l’éducation supérieure qui sont intégrés au FFR s’adressent en réalité aux universités et aux collèges en tant que lieux où le savoir, la réflexion, l’étonnement et la fascination ne sont assujettis à aucune restriction et ne contribuent pas forcément au capital. Le désir de contrôler les cours et les programmes d’études, de surveiller de près l’enseignement et de mettre les enseignants au pas prend toute la mesure de la méfiance et de la peur avec lesquelles la réflexion créative et critique est considérée dans certains milieux.

Mais ceux et celles d’entre nous voués à la cause de l’éducation savent que le savoir et l’imagination sont toujours « incontrôlables » et ne pourront jamais être mesurés. Notre objectif est la sagesse et non la productivité et, pour y arriver, il faut y mettre du temps.

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