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La politisation de la liberté d’expression

La politisation de la liberté d’expression

IStock/ Kameleon007

En août 2018, le gouvernement progressiste-conservateur de l’Ontario a franchi une ligne qu’aucun autre gouvernement au Canada n’avait franchie : il a donné mandat aux universités et aux collèges publics de mettre en place une politique sur la « liberté d’expression ».

Le communiqué de presse du « gouvernement qui travaille pour la population » de l’Ontario claironnait la vision du premier ministre Doug Ford : « Les collèges et les universités doivent être des lieux où les étudiantes et étudiants peuvent échanger des idées et des opinions différentes dans le cadre de débats ouverts et respectueux. Notre gouvernement s’est engagé envers la population de l’Ontario à protéger la liberté d’expression sur les campus. Chose promise, chose due. »

Les universités et les collèges ont jusqu’au 1er janvier 2019 « pour élaborer, mettre en œuvre et appliquer une politique en matière de liberté d’expression répondant à une norme minimale prévue par le gouvernement » et leurs progrès seront scrutés par le Conseil ontarien de la qualité de l’enseignement supérieur. Les contrevenants « pourront faire l’objet d’une réduction du financement octroyé au titre des subventions de fonctionnement ».

L’ACPPU a immédiatement condamné cette « ingérence sans précédent dans l’autonomie des établissements d’enseignement », la qualifiant de « solution en quête d’un problème ». Toutefois, le public et même les médias ont, en général, réagi timidement, comme on pouvait s’y attendre.

C’est qu’au Canada, chaque personne — citoyenne canadienne ou non — jouit déjà du droit à la « liberté d’expression », qui est protégé par la Charte canadienne des droits et libertés. En outre, pour assurer des débats constructifs, la grande majorité des universités et des collèges ont introduit des politiques strictes sur la liberté d’expression et des codes de conduite étudiante.

« La politique du gouvernement Ford repose sur une fausse prémisse, à savoir que la liberté d’expression est menacée dans les universités canadiennes. Ce n’est pas le cas », affirme le directeur du Centre pour la liberté d’expression de l’Université Ryerson, James Turk.

Il fait remarquer que le concept même d’université est ancré dans la libre expression. Une liberté d’expression générale renforcée dans presque toutes les universités canadiennes par des dispositions contractuelles garantissant au personnel académique le droit à la liberté académique.

D’après lui, les agissements de Doug Ford ne sont qu’un jeu politique. « Cela n’a rien à voir avec la sauvegarde de la liberté d’expression sur les campus. C’est une mesure politique délibérée, empruntée à la droite et à la droite alternative américaines, afin de s’attirer les faveurs de sa base politique. »

M. Turk n’est pas le seul à douter des motifs de Doug Ford. « Il y a un fossé entre la liberté d’expression mise en scène par les progressistes-conservateurs et la réalité », affirme le directeur du Centre d’études en enseignement supérieur canadien et international de l’Université de Toronto, Creso Sá.

« Les gens qui connaissent le milieu de l’éducation supérieure savent très bien que nous sommes loin d’une crise de la liberté d’expression sur nos campus. Mais encore, ils savent aussi que nous sommes aussi très loin d’une crise qui justifierait l’intervention du gouvernement et on aurait aussi pu penser qu’un gouvernement conservateur aurait placé la barre plus haut avant de se transformer en État nounou », raille M. Sa dans une chronique publiée dans Affaires universitaires, la publication phare d’Universités Canada.

Faire du proxélitisme politique auprès de sa base est une chose, mais James Turk va plus loin, voyant en Doug Ford une courroie de transmission du message du président américain Donald Trump qui, au début de 2017, avait déclaré qu’il sabre-rait le financement des universités qui ne « permettaient » pas aux membres de leur communauté de s’exprimer librement. Au Canada, le chef du parti conservateur fédéral Andrew Scheer a rapidement sauté sur l’occasion de faire de cette question une pomme de discorde pendant sa campagne à la direction du parti au printemps de 2017. Il avait déclaré qu’il retiendrait les subventions fédérales accordées aux universités qui interdiraient les débats et ne pourraient respecter la diversité des opinions.

Ce message a manifestement trouvé un écho chez Doug Ford, qui a fait une promesse semblable pendant sa campagne, dans l’unique objectif de « protéger la liberté d’expression ». James Turk signale que la nouvelle politique ontarienne prescrit aussi aux établissements d’enseignement d’élaborer une définition de la liberté d’expression et d’intégrer les « principes sur la liberté d’expression fondés sur le Statement on Principles of Free Expression de l’Université de Chicago ».

La référence à cette université américaine n’est pas le fruit du hasard. « De tout temps, la droite américaine a épousé les théories de l’Université de Chicago et l’accent mis sur elles par Doug Ford ne repose sur aucun motif valable particulier », dit James Turk, qui ajoute que de nombreuses universités canadiennes proposent d’aussi bonnes définitions que celle de Chicago.

C’est pourquoi des universités ontariennes n’ont rien changé à leur politique, tandis que d’autres se dépêchent de réviser la leur avant la date butoir fatidique.

Alison Hearn, une professeure associée à la Faculté de l’information et des études des médias de l’Université de Western Ontario, s’est portée volontaire pour faire partie du comité spécial de l’Université chargé d’examiner la position à prendre à l’égard des exigences du gouvernement. Elle convient qu’il est faux d’affirmer que la liberté d’expression est attaquée. « Je voulais m’assurer que les principes de l’équité et de la diversité et les conséquences du discours libre sur les communautés marginalisées étaient pris en compte dans la politique et encourager la communauté universitaire à se soucier de l’impact de ses paroles. »

Mme Hearn est préoccupée par la polarisation des discussions sur la liberté d’expression, qui évacuent toute « opinion intermédiaire ». « Aujourd’hui, il nous revient de reconnaître les liens étroits qui existent entre la liberté d’expression et la diversité et l’équité. La droite veut en faire des enjeux incompatibles; d’après elle, on ne peut les concilier, sous peine d’inciter les ayatollahs de la justice sociale à museler les voix. »

« Ces enjeux ne sont pas incompatibles, mais interreliés et il est impossible d’en promouvoir seulement un. Certes, la liberté d’expression doit être absolue, mais cela a des conséquences. Les universités doivent affirmer leur engagement à l’égard des deux enjeux, parce que la diversité dans l’apprentissage est indispensable pour que l’université demeure un lieu vivant, évolutif et innovateur. L’un renforce l’autre. »

Pourtant, le faux discours sur les attaques qui pleuvent sur la liberté d’expression est repris par la base militante. Dans les mois qui ont suivi l’élection d’Andrew Scheer, Turning Point Canada — une ramification du groupe libertarien Turning Point USA actif sur les campus américains — s’est établi initialement comme un club d’étudiants à l’Université Simon-Fraser. Cofondé par l’ex-président du Club conservateur du campus de l’Université Wilfrid-Laurier Charlie Beldman, Turning Point Canada n’a aucun site web; l’organisme dirige plutôt les lecteurs de ses fils sur les médias sociaux — essentiellement des images illustrant des idéaux comme #BigGovSucks — vers son pendant américain, TPUSA.com.

M. Beldman, stagiaire au bureau de M. Scheer lors de la création de TPCAN, est aujourd’hui un conseiller au bureau du chef de l’opposition officielle. Pendant ce temps, un deuxième club a été formé à l’Université McMaster sous la direction de Blake Hambly, un étudiant qui s’est présenté au poste de commissaire d’école dans les récentes élections municipales ontariennes.

Le groupe Turning Point à McMaster a pour mission officielle d’identifier, d’éduquer, de former et d’organiser les étudiants afin de faire valoir les principes de la liberté, des marchés libres, de l’intervention limitée de l’État, en militant pour les valeurs prônées par Turning Point USA et en offrant son soutien lors d’élections et d’activités politiques et sociales utiles au mouvement.

Blake Hambly ne croit pas que la liberté d’expression se porte bien sur les campus canadiens. Il invoque la poignée d’incidents survenus en Ontario, dont des manifestations qui ont empêché la tenue de conférences de personnes controversées, il est vrai, comme Faith Goldy et le professeur de psychologie Jordan Peterson, de l’Université de Toronto.

D’après James Turk, de tels incidents sont rares. « Ils font les manchettes précisément parce qu’ils sortent tellement de l’ordinaire. Les gens n’entendent jamais parler des milliers de conférenciers qui sont invités sur les campus chaque mois, des milliers de cours donnés chaque jour, où des discussions animées se déroulent dans l’harmonie. »

Mais Blake Hambly laisse entendre que la liberté d’expression peut aussi être réprimée dans les classes et approuve les listes noires de professeurs lancées par TPUSA, qui les tient à jour. TPUSA publie le message suivant sur son site web : « Aidez-nous à monter des dossiers pour dénoncer les professeurs qui traitent injustement les partisans conservateurs chez les étudiants et exposent leurs classes à la propagande de la gauche. »

« C’est juste une liste de professeurs ou de cours déconseillés, dit M. Hambly. Les étudiants de toutes les universités échangent leurs opinions sur les professeurs et là, on met simplement par écrit des noms … Il n’y a rien d’extraordinaire à cela, ce n’est pas de la censure, c’est une recommandation ou un avertissement pour les étudiants. Si vous voulez décrocher un 4.0 et éviter d’être harcelé sur le campus, il serait peut-être bon de vous tenir loin de ce cours ou de ce prof qui ne partage pas vos valeurs. »

On trouve sur la liste noire des renseignements concernant les professeurs ciblés, comme leur salaire, leur établissement d’enseignement et la raison pour laquelle ils ont déplu à TPUSA. Ce peut être des chargés de cours qui se disent préoccupés par les lois permettant le port d’arme sur le campus ou des chercheurs qui soulignent le manque de diversité. Bien qu’un tel site ne soit pas encore exploité au Canada et que Blake Hambly « n’ait pas pu dire » si cela arriverait un jour, le président de l’ACPPU, James Compton, dit que l’ACPPU montera vigoureusement au créneau pour s’opposer à ces listes qui « portent atteinte à la liberté académique ».

M. Compton ajoute toutefois que l’ACPPU n’a rien contre les conférenciers controversés, car les universités sont des lieux où la controverse devrait exister.

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