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Le mot du président / Une moment éclairant à Queen’s Park

Le mot du président / Une moment éclairant à Queen’s Park

par James Compton

Quelques secondes après être descendu de la plateforme érigée pour la circonstance directement en face de Queen’s Park, j’ai entendu : « Merci infiniment d’être venu! » Je me suis retourné et j’ai simplement répondu : « De rien. »

En compagnie de cinq autres personnes, j’avais été invité à m’adresser aux mani-festants rassemblés en soutien aux 12 000 professeurs en grève dans les collèges ontariens. Ce matin-là, des centaines de personnes avaient bravé la pluie pour prendre part à une manifestation de solidarité devant le siège de l’Assemblée législative de l’Ontario.

L’homme devant moi me dit qu’il enseignait le travail des métaux à l’un des 24 collèges en conflit de travail. Il tenait beaucoup à parler à quelqu’un à l’extérieur de l’unité de négociation qui semblait comprendre sa situation. Et de m’expliquer : « Nous savons tous que nos problèmes individuels sont inséparables d’enjeux beaucoup plus vastes, mais c’est vraiment bien de vous l’entendre dire. »

Qu’est-ce que j’avais dit au juste? Évidemment, j’avais relayé aux manifestants le message de solidarité des 70 000 membres des associations de l’ACPPU, mais j’avais aussi souligné qu’ils n’étaient pas les seuls, loin de là, à lutter contre le recours démesuré à des professeurs contractuels peu rémunérés et temporaires. Mais c’est en rapportant la déclaration de Camilla Gregersen, présidente du syndicat national des professeurs au Danemark, que j’avais parti­culièrement capté son attention. La voici : « [Notre syndicat] a suivi votre mouvement de grève pour protéger la liberté académique et améliorer la sécurité d’emploi et nous sommes de tout cœur avec vous! Il est très important que les syndicats fassent front commun contre l’érosion des valeurs fondamentales — y compris des conditions d’emploi stables — pour protéger nos membres et proposer les meilleures solutions susceptibles de créer des environnements de qualité pour nos étudiants. »

C’était dit. De l’autre côté de l’océan, quelqu’un qu’il ne rencontrerait probablement jamais avait transformé la marche quotidienne du piquet de grève de son collège des environs de Toronto en une pièce d’un immense puzzle mondial. Il n’était pas seul. Les valeurs que ses collègues et lui ont défendu en Ontario n’étaient ni étranges ni déraisonnables. De manière plus générale, des forces politiques, soci­ales et économi­ques ont été à l’œuvre. Les professeurs du niveau collégial revendiquaient la sécurité d’emploi et l’équité salariale au nom de leurs collè­gues con­tractuels. Des emplois à temps plein et l’exercice de la liberté académique en classe. À l’inverse, les présidents des collèges ont augmenté le nombre de travailleurs précaires et esquivé leurs obligations en matière d’équité salariale.

Je tiens à mettre en évidence les positions des deux « camps » parce que, trop souvent, l’instauration d’une mentalité d’entreprise dans l’université, avec pour corollaires les compressions budgétaires et les mesures imposées des résultats, a pour effet de nous diviser. Les administrations nous incitent à voir l’enseignement et la recherche non plus comme un bien commun, mais comme un bien privé — une marchandise dans un jeu à somme nulle. Les réductions budgétaires entraînent de plus en plus les enseignants dans une compétition où le gagnant rafle la totalité des maigres ressources. Les exemples sont divers, allant de l’opposition entre les disciplines STGM et les arts et les sciences humaines à la fausse division entre les membres contractuels et réguliers. Le jeu à somme nulle, source de stress et d’anxiété, bouleverse les relations interpersonnelles en amenant des bouderies insignifiantes dans les corridors, des guéguerres dans les ré­unions de comités et des prises de bec dans les conseils facultaires.

Pour C. Wright Mills, il existe une porte de sortie. Dans un ouvrage publié en 1959, l’auteur a mis de l’avant le concept d’« imagination sociologique » qui « nous permet de comprendre l’histoire et la biographie, et les relations entre les deux dans la soci­été ». C’est précisément ce concept qu’appliquait notre enseignant ontarien. Ses collègues ont transformé leurs problèmes en enjeux publics qui ont transcendé leurs milieux locaux. Forts de leur solidarité, ils ont utilisé le pouvoir de leur imagination sociologique commune pour trouver un autre moyen d’aller de l’avant. Imaginez, la capacité de voir qu’un autre monde est possible. Pour moi, c’est cela un moment éclairant.

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