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Entrevue / Kumari Beck

Entrevue / Kumari Beck

Kumari Beck est professeure agrégée et codirectrice du centre de recherche sur l’éducation internationale de la Faculté d’éducation de l’Université Simon Fraser (SFU) et présidente de la SFU Faculty Association. Ses recherches portent sur l’éducation internationale, l’internationalisation de l’enseignement supérieur, l’internationalisation des programmes d’études, les études sur l’équité en éducation, la mondialisation et l’enseignement supérieur, la théorie postcoloniale et l’éthique du soutien.

Que pensez-vous du plafonnement du nombre de permis d’études pour étudiantes et étudiants étrangers?

J’accueille favorablement toute mesure qui limite les torts causés aux étudiantes et aux étudiants étrangers, préserve la qualité de l’éducation et exige des comptes des établissements qui exploitent la population étudiante. La situation est désastreuse pour les étudiantes et étudiants étrangers de premier cycle qui viennent au Canada dans le but d’étudier dans des établissements réputés, mais qui se retrouvent plutôt à fréquenter des écoles privées improvisées et non réglementées, dont le niveau académique est douteux, tout en se battant pour obtenir l’un des rares logements disponibles. Le plafonnement du nombre de permis d’études cible les « mauvais acteurs » et constitue un premier pas indispensable vers l’élimination des pratiques malhonnêtes et abusives.

Mais ce n’est là qu’un aspect d’un problème complexe. Depuis le début des années 2000, la baisse du financement public a conduit les établissements postsecondaires à adopter une vision d’entreprise et à se faire concurrence pour accroître leurs revenus tirés des étudiantes et des étudiants étrangers. Certains ont même conclu des partenariats avec des entreprises privées à but lucratif qui créent des programmes d’appoint pour assurer le passage des étudiantes et des étudiants étrangers des programmes préparatoires aux programmes académiques des universités et des collèges.

Toute l’attention accordée à la commercialisation de l’éducation au Canada a fait bondir le nombre d’étudiantes et d’étudiants étrangers : au cours des cinq dernières années, la population étudiante étrangère a grimpé de 63 % pour atteindre un peu plus d’un million de personnes à la fin de l’année dernière! La dépendance de nos collèges et universités envers les droits de scolarité de ces personnes a atteint des niveaux excessifs, si bien que — même s’ils s’attaquent à un problème fondamental — les plafonds imposés aux permis d’études ont aussi rendu les établissements vulnérables sur le plan financier.

Pourquoi le gouvernement fédéral intervient-il maintenant?

Le problème n’est pas nouveau — les universitaires et les médias en ont fait état. Le pays connaît une crise du logement et la colère monte contre les nouveaux immigrants et immigrantes et les étudiantes et étudiants étrangers, sur qui la population rejette le blâme. Les médias sont en partie responsables d’avoir fomenté cette panique morale. Si le gouvernement a fait cette annonce, malgré le fait que les étudiantes et étudiants étrangers ne sont nullement la cause de la crise du logement et qu’ils en font eux-mêmes les frais, c’est en raison des pressions exercées sur lui par la population.

Ce que les gens sont peu nombreux à savoir, c’est que le gouvernement fédéral est complice de la hausse fulgurante du nombre d’étudiantes et d’étudiants étrangers, qui s’est produite sans souci de la capacité des établissements et des communautés à la soutenir. Adoptée en 2014, la première stratégie fédérale en matière d’éducation internationale présentait l’éducation internationale comme un produit commercialisable, mis en marché sous l’enseigne ÉduCanada. La deuxième stratégie promettait des « voies d’accès à la résidence permanente » à toute la population étudiante étrangère, sans distinction, pour l’inciter à choisir le Canada comme destination d’études.

Un autre aspect de ce problème est qu’en l’absence d’un portefeuille fédéral de l’éducation, l’éducation internationale s’est retrouvée sous la direction du ministère du Commerce et relève maintenant du ministère des Affaires mondiales, en partenariat avec le ministère de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté et le ministère de l’Innovation, des Sciences et du Développement économique.

On voit bien que l’éducation internationale a perdu sa vocation d’initiative fondée sur des objectifs éducationnels pour se transformer en occasion d’affaires. La situation a fait couler beaucoup d’encre en s’attirant les critiques des universitaires du domaine, y compris dans un récent recueil d’ouvrages intitulé International Education as Public Policy in Canada.

Comment le personnel académique s’adapte-t-il à la hausse de la population étudiante étrangère?

Les établissements postsecondaires ouvrent les portes de leurs campus à un nombre record d’étudiantes et d’étudiants étrangers bien que leurs systèmes de soutien de ces personnes soient limités ou inadéquats, ce qui frustre le personnel académique et l’oblige à combler les lacunes. Ils accueillent des personnes dont la première langue n’est ni l’anglais ni le français et les aident à apprendre à manier couramment la langue de leur discipline universitaire pour leur permettre d’atteindre éventuellement le niveau requis de participation en classe.

Ils adoptent des méthodes d’enseignement créatives et novatrices afin d’acclimater les étudiantes et étudiants issus d’environnements éducationnels divers aux salles de classe canadiennes. Le personnel académique apporte aux étudiantes et aux étudiants étrangers des soutiens et une assistance pastorale supplémentaires. On ne saurait trop insister sur les conséquences évidentes que cela a sur sa charge de travail.

Que peuvent faire les associations de personnel académique?

Les associations de personnel académique peuvent tenir les administrations responsables du manque de soutien offert aux étudiantes et aux étudiants étrangers et du travail invisible que doit effectuer le personnel académique pour combler ce manque. La gouvernance collégiale s’avère importante lorsqu’il s’agit par exemple de prendre des décisions relatives au nombre d’étudiantes et d’étudiants étrangers accueilli et aux services à prévoir, ou encore d’exiger la surveillance des activités sous-traitées à des entreprises privées à but lucratif.

Les associations de personnel académique peuvent poser des questions difficiles concernant la façon dont les universités fixent les droits de scolarité des étudiantes et des étudiants étrangers ou utilisent les revenus générés, et la proportion de ces revenus qu’elles affectent aux services de soutien aux étudiantes et étudiants. Elles doivent veiller à ce que les administrations des universités respectent les valeurs et principes qui sous-tendent les pratiques d’internationalisation de l’éducation. Elles peuvent se joindre aux associations d’étudiantes et d’étudiants pour plaider en faveur de conditions de vie décentes et de services de soutien efficaces pour la population étudiante étrangère. Certains établissements créent des initiatives qui répondent aux besoins des étudiantes et des étudiants d’origines diverses, mais les associations doivent veiller à ce que ces programmes soient permanents et accompagnés de soutiens parallèles pour le personnel enseignant.

Le moment est venu de réexaminer notre engagement collectif envers les valeurs de l’éducation. Cela signifie de remettre en question les modèles d’internationalisation de type corporatif qui accordent la priorité aux objectifs économiques au détriment des objectifs académiques et de s’attaquer aux inégalités auxquelles se heurtent les étudiantes et étudiants étrangers. Autrement dit, il faut cesser de traiter ces étudiantes et étudiants comme des vaches à lait et s’efforcer d’être de bons hôtes en leur offrant des soutiens et une éducation de grande qualité.

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