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Tribune libre / La panique du Canada à l’égard de la Chine

Tribune libre / La panique du Canada à l’égard de la Chine

Par John Price

Le SCRS et d’autres agences du Canada ont véhiculé le concept selon lequel les étudiantes, étudiants, chercheuses, chercheurs et autres « collecteurs non traditionnels » de renseignements qui entretiennent des liens avec la Chine sont des agents-espions.

Il s’agit d’un concept erroné, dangereux et raciste qui a été repris dans les politiques de surveillance de la recherche et les décisions judiciaires.

Dans un récent document de travail intitulé Canada’s China Panic: A Threat to Diplomacy, Research and Peace in the Pacific? nous expliquons que tout a commencé en avril 2018 quand David Vigneault, le directeur du SCRS, a rencontré les présidentes et présidents des U15, les principales universités de recherche du Canada, et leur a affirmé que la Chine représentait une menace majeure pour le Canada : « L’utilisation par la Chine de collecteurs non traditionnels comme des étudiantes, des étudiants, des chercheuses, des chercheurs et des délégations commerciales pour obtenir des informations délicates et exclusives auprès de personnes et d’entités canadiennes représente un défi de taille ».

Cinq ans plus tard, ce concept a fait son chemin dans des décisions stratégiques et judiciaires qui mettent en péril la liberté académique et la recherche ouverte.

En janvier, le gouvernement a fait l’annonce de nouvelles politiques de surveillance de la recherche, de domaines de recherche en technologies sensibles et d’affiliations préoccupantes (RTSAP) qui interdisent l’octroi de fonds aux chercheuses, chercheurs, étudiantes ou étudiants de cycle supérieur qui ont des liens avec de nombreuses grandes universités chinoises.

Un mois plus tôt, la Cour fédérale décidait qu’un candidat au doctorat admis à l’Université de Waterloo n’avait pas droit à un visa d’études en raison du risque qu’il transmette, à un moment où à un autre, des informations à des collègues en Chine.

Ces décisions sont le résultat d’une campagne concertée de cinq ans qui a commencé au début de 2018 lorsque, sous Donald Trump, les agences de renseignement américaines se sont mises à cibler Huawei. Au Canada, la situation s’est envenimée avec l’arrestation de Meng Wanzhou, suivie de celles de Michael Kovrig et de Michael Spavor, qui ont mis en péril les relations avec la Chine. La pandémie de COVID et les accusations de guerre biologique formulées contre la Chine ont ensuite exacerbé le racisme anti-asiatique partout dans le monde. Alimentées par des dissidentes, des dissidents, des politiciennes et des politiciens opportunistes, des accusations d’ingérence politique ont ensuite été dirigées vers la Chine.

La panique du Canada à l’égard de la Chine cache de graves lignes de faille. Par exemple, Michael Spavor a accusé Michael Kovrig de faire de l’espionnage pour le compte du Canada dans le cadre du « Programme d’établissement de rapports sur la sécurité mondiale » d’Affaires mondiales Canada, qui fait actuellement l’objet de critiques de la part de l’Office de surveillance des activités en matière de sécurité nationale et de renseignement.

Aux États-Unis, la notion même de « collecteurs non traditionnels » a été discréditée lorsque l’« initiative chinoise », un programme lancé en 2018 par le FBI afin de poursuivre ces agents étrangers, a dû cesser ses activités en raison de vives critiques. Selon l’American Civil Liberties Union, « l’initiative s’accompagnait d’une rhétorique xénophobe et antiChine véhiculée par la Maison-Blanche de Trump et de déclarations publiques du directeur du FBI qui faisaient planer des soupçons sur pratiquement toute personne ayant des liens familiaux ou professionnels avec la Chine, c’est-à-dire des milliers de scientifiques américains accomplis, d’origine asiatique ou issus de l’immigration, qui ont contribué à notre pays pendant des années. »

Durant les trois années d’existence de l’« initiative chinoise », le FBI a ouvert des milliers d’enquêtes, dont 77 seulement se sont soldées par des poursuites. Selon une enquête menée par le MIT Technology Review, seul le quart environ de ces poursuites a mené à des condamnations, dans la plupart des cas sans lien apparent avec la sécurité nationale.

Des enquêtes d’opinion fiables, menées dans le milieu académique canadien et américain, ont fait état de vagues de profilage racial associées au concept de collecteurs non traditionnels. Selon une étude publiée dans The Review of Higher Education, plus de 40 % des scientifiques chinois et asiatiques se disent la cible de néoracisme et de néonationalisme. Une autre étude récente, publiée dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences, fait état de « sentiments généraux de peur et d’anxiété qui amènent les gens à envisager de quitter les États-Unis et (ou) de cesser de demander des subventions fédérales ».

Au Canada, beaucoup de chercheuses et de chercheurs sino-canadiens se sentaient déjà visés par les initiatives antérieures du SCRS et des universités. D’après une enquête d’opinion récente menée par Qiang Zha de l’Université York, 40 % des chercheuses et des chercheurs qui connaissent les lignes directrices du SCRS relatives à la recherche ressentaient « une crainte et (ou) une anxiété considérable à l’idée d’être surveillés par le gouvernement canadien ».

Les universités et le SCRS sont responsables de cette situation.

Au Canada et aux États-Unis, nous nous heurtons à une bonne dose de sinophobie, sous forme de « technoorientalisme » dépeignant l’Amérique comme une puissance en déclin en raison des manigances d’un agresseur diabolique et communiste. Cette vision renforce l’idée que la Chine est un ennemi antidémocratique coupable d’espionnage, de vol de propriété intellectuelle et de concurrence déloyale. De telles affirmations prennent leurs sources dans les eaux profondes du racisme historique anti-Chine.

Dans les années 1980, des accusations semblables ont visé le Japon lorsque s’est installé le mythe raciste selon lequel le pays ne savait qu’imiter, qu’il était incapable d’innover et qu’il dépendait de la technologie américaine.

Le vice-doyen de l’Institut d’études pédagogiques de l’Ontario, Creso Sá, fait état de problèmes actuels semblables dans un commentaire récent. La Chine, souligne-t-il, « a considérablement augmenté sa production scientifique au cours de cette période, dépassant les États-Unis non seulement en termes de volume de publications, mais aussi en termes de contribution à des revues sélectives ».

L’ACPPU a également dénoncé la panique à l’égard de la Chine et prend des mesures pour lutter contre la limitation de la liberté académique et de la recherche internationale ouverte. Cependant, le paysage politique fait craindre aux gens d’être accusés de déloyauté ou d’espionnage pour le compte de la Chine.

Pour éviter la catastrophe, les autres syndicats, organisations de défense des libertés civiles et groupes de lutte contre le racisme doivent s’opposer à ce glissement inquiétant vers un État de sécurité nationale.


Cet article présente une sélection abrégée et révisée d’informations tirées du document canadien China Panic: A Threat to Diplomacy, Research and Peace in the Pacific? rédigé par John Price. John Price est professeur émérite à l’Université de Victoria et auteur d’Orienting Canada: Race, Empire and the Transpacific.

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