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Tribune libre / Censure, préjudice et réalité dans le milieu universitaire moderne : l’Index Librorum Prohibitorum en guise de mise en garde

Tribune libre / Censure, préjudice et réalité dans le milieu universitaire moderne : l’Index Librorum Prohibitorum en guise de mise en garde

Par Robin Vose

Il n’est pas nécessaire de chercher bien loin pour trouver des controverses sur la censure dans les campus universitaires. Trop souvent, les étudiants militants, le personnel académique, les administrateurs et les observateurs extérieurs se divisent en camps rigoureusement opposés. Certains prétendent défendre la « liberté d’expression » et la liberté académique, apparemment à n’importe quel prix. D’autres invoquent des principes de « prévention des préjudices » pour justifier ce qu’ils considèrent comme des restrictions nécessaires à certains types de communication. Les pressions exercées pour choisir un camp, ainsi que les conséquences de ce choix, sont pratiquement impossibles à éviter pour ceux d’entre nous qui vivent et travaillent dans le milieu universitaire.

Les considérations politiques liées à de nombreuses questions compliquent ces choix. Nous sommes tentés de défendre les idées avec lesquelles nous sommes d’accord, tout en condamnant les dangers potentiels des positions auxquelles nous nous opposons. Mais cela va dans les deux sens, les rhétoriques concurrentes de la liberté d’expression et de la prévention des préjudices étant déployées de manière sélective de part et d’autre. La liberté d’expression, la censure et la prévention des préjudices deviennent souvent des pions dans des luttes politiques plus vastes.

La notion de préjudice s’est avérée indéfiniment malléable à travers le spectre politique. Pourtant, s’il peut être tentant de se contenter d’adopter une position partisane et de fermer les yeux sur les doubles standards qui en résultent en matière de censure, l’engagement en faveur de l’intégrité de l’enseignement supérieur exige davantage. Le problème de l’équilibre entre les libertés et les préjudices potentiels dans le débat académique doit être affronté franchement et honnêtement, dans toute sa complexité, et sa résolution ne doit pas être abandonnée aux forces de la polarisation de style « tout ou rien ».

Le terme « préjudice » est subjectif et couvre un large éventail d’expériences. Les attaques directes contre le bien-être physique et matériel d’une personne sont déjà assez graves et généralement passibles de poursuites pénales, mais de graves préjudices spirituels et psychologiques peuvent également résulter de conflits, de traumatismes et d’abus. Les déséquilibres de pouvoir historiques résultant de structures institutionnelles discriminatoires exacerbent encore ces préjudices, même lorsqu’ils prennent la forme de « microagressions » occasionnelles, involontaires et/ou presque imperceptibles. Le préjudice est compliqué précisément parce qu’il peut prendre de nombreuses formes, parce qu’il varie en fonction du contexte et parce qu’il fait l’objet de différentes évaluations — y compris par les mêmes personnes, dont les perceptions peuvent changer au fil du temps. Mais c’est pour cette raison qu’il mérite d’être pris en considération de manière approfondie. Le risque de préjudice ne doit jamais être ignoré lors de l’examen des répercussions d’un discours. Mais il ne doit pas non plus être utilisé comme une raison absolue pour justifier la censure.

Il s’avère que ce problème n’est pas nouveau, et il est intéressant de noter comment les efforts visant à empêcher les formes d’expression nuisibles se sont soldés dans l’histoire. C’est précisément l’idée de « prévenir le mal » qui a poussé la hiérarchie de l’Église catholique à maintenir l’Index des livres interdits pendant plus de 400 ans. Des textes tels que Le Paradis perdu de John Milton et Le Satanisme de Jules Bois ont été explicitement interdits afin d’empêcher l’exposition des lecteurs à des documents qui, de l’avis des censeurs, leur causeraient un réel préjudice spirituel, physique et social. Milton et Bois étaient soupçonnés d’exposer leurs lecteurs à des attaques démoniaques potentielles, tout comme les manuels d’exorcisme « pernicieux » tels que Flagellum Daemonum de Girolamo Menghi.

Les censeurs du début de l’ère moderne, qu’ils soient laïques ou ecclésiastiques, s’accordaient également à dire que la littérature « immorale » présentait un réel danger pour la santé de la société ainsi que pour les personnes vulnérables. Nous pourrions aujourd’hui rejeter ces préoccupations en les qualifiant de pudibonderie d’un autre temps, mais les représentations de la violence sexuelle gratuite dans Justine du marquis de Sade, ou l’emprisonnement et l’abus d’une jeune servante par son maître dans Pamela de Samuel Richardson, ont toujours le pouvoir de bouleverser les lecteurs. Tous deux ont été placés sur les index de l’Église, aux côtés d’ouvrages jugés tout aussi nocifs pour leur anticatholicisme ou leur promotion de ce que les censeurs considéraient comme une dangereuse « fausse science ». Cette dernière incluait de nombreux charlatans vraiment douteux, ainsi que des personnages comme Galilée.

La sincérité des efforts de l’Église pour prévenir les préjudices peut être débattue et jugée avec le recul et l’évolution des sensibilités modernes. Mais leur échec global est devenu évident, même pour la papauté. Milton est encore largement lu, tout comme Richardson et le marquis de Sade dans certains milieux, tandis que les œuvres plus obscures de Bois et de Menghi ont connu un regain d’intérêt grâce à la notoriété de leur censure. Le cas de Galilée a été particulièrement préjudiciable, non seulement à un scientifique de talent et au progrès de l’astronomie, mais aussi à l’Église elle-même, qui a été contrainte de revenir sur son interdiction dès 1757, avant de reconnaître publiquement son erreur en 1822 et de présenter enfin des excuses officielles pour une censure aussi malencontreuse en 1992. L’Index Librorum Prohibitorum a été de plus en plus reconnu comme une source d’embarras pour cette raison et d’autres encore, bien avant son arrêt définitif en 1966.

L’histoire de la combinaison de bonnes intentions et d’excès désastreux de l’Index, ainsi que sa dissolution ignominieuse, devraient servir d’avertissement aux censeurs en puissance dans le monde universitaire d’aujourd’hui. En particulier, l’héritage dévastateur de l’Index mérite d’être gardé à l’esprit lorsque nous nous demandons s’il faut (et comment) protéger les étudiants et d’autres personnes des préjudices potentiels résultant de l’exposition à des écrits, des idées ou des œuvres d’art répréhensibles. En effet, la censure génère inévitablement ses propres types de préjudices, dont certains ne se révèlent que longtemps après que le mal a été fait.

Les récents évènements survenus à l’Université Hamline du Minnesota, où une étudiante musulmane a été offensée par une image montrée en classe, en sont un bon exemple. Soucieuse de respecter le principe méthodiste de « ne pas nuire », l’université a pris des mesures radicales : une professeure a été congédiée et il a été annoncé publiquement que des mesures disciplinaires similaires seraient prises si le contenu d’un cours devait à l’avenir offenser des membres de n’importe quelle religion. Cette réaction excessive a donné lieu à une grande publicité négative et a fini par causer plus de tort qu’elle n’en a évité. L’étudiante plaignante a été contrainte de revivre à plusieurs reprises l’infraction initiale. Entre-temps, l’université a fait l’objet de menaces et d’insultes, ainsi que de critiques légitimes. Bien audelà d’une seule professeure, il semble que plusieurs autres carrières seront désormais affectées négativement, voire interrompues, par cette débâcle. L’université est confrontée à un procès coûteux et à une perte probable de revenus provenant de donateurs; son accréditation est en cours de révision; les étudiants et le personnel académique sont divisés et démoralisés. Il reste à voir si l’Université Hamline se remettra un jour de l’atteinte à sa réputation.

De même, en interdisant l’enseignement de la théorie critique de la race dans ses universités, l’État de Floride a involontairement transformé un domaine universitaire de niche en lecture obligatoire pour la plupart des autres sciences sociales, tout en marginalisant son propre système d’éducation. Les conséquences à long terme de telles impositions autoritaires sur les programmes universitaires sont prévisibles, et l’état actuel de la politique américaine fournit déjà de nombreux indices sur ce qu’il se passe lorsqu’une société évite délibérément de s’éduquer selon une perspective critique et ouverte sur des questions importantes. Ces dommages, ainsi que l’impact inévitablement négatif d’une censure ciblée sur ceux qui enseignent, étudient et apprécient les sujets antiracistes (y compris les communautés historiquement opprimées que la théorie critique de la race est censée autonomiser), peuvent difficilement être considérés comme l’emportant sur les avantages supposés de la protection des étudiants contre l’inconfort d’être exposés à des analyses de l’injustice raciale.

La prévention des préjudices n’a bien sûr jamais été la seule raison de l’interdiction pratiquée en Floride, du renvoi d’une professeure de l’Université Hamline ou des interdictions de l’Index. La censure est une arme qui permet de s’en prendre à certains, tout en affichant sa loyauté envers d’autres. Raison de plus pour que les institutions universitaires évitent d’emprunter cette voie lorsqu’elles cherchent véritablement à éviter de nuire et à rester fidèles à leur mission intellectuelle. La censure peut sembler un moyen facile et même satisfaisant de réprimer des idées, des pratiques ou des écrits perçus comme menaçants. Mais l’histoire démontre à quel point elle peut être contre-productive à long terme pour tout le monde — les censeurs, les censurés et les témoins.

Il est difficile pour certains d’accepter qu’ils seront exposés à des opinions nuisibles et à du matériel offensant au cours de leur carrière universitaire. Mais la censure n’a jamais réussi à changer ce fait. Au contraire, elle n’a fait qu’empirer les choses, tout en détournant les décideurs politiques d’alternatives plus positives. Se concentrer sur la « protection » des minorités vulnérables contre les manifestations occasionnelles d’un discours offensant, par exemple, ne permet pas d’abolir les obstacles et les pratiques institutionnelles qui empêchent en fait ces minorités de s’épanouir sur le campus. De meilleurs efforts et investissements pourraient également être consentis pour contrer les opinions déplaisantes et nourrir les voix alternatives, plutôt que de s’appuyer uniquement sur la répression coercitive.

Les débats stériles sur les notions simplistes de « liberté » et de « préjudice » ont assez duré. Ce qu’il faut maintenant, ce sont des évaluations lucides et historiquement fondées de situations de conflit spécifiques dans toute leur complexité, dans lesquelles le bienêtre et la sécurité réels des individus et des communautés peuvent être mis en balance avec les véritables préjudices globaux et à long terme causés par la censure. Dans la majorité des cas, une telle analyse montrera que les ressources seraient mieux utilisées dans des réformes systémiques positives à long terme, plutôt que dans des exercices de censure négatifs à court terme, mais en fin de compte très coûteux et contre-productifs.


Robin Vose est professeur d’histoire à l’Université St. Thomas et l’auteur de The Index of Prohibited Books : Four Centuries of Struggle Over Word and Image for the Greater Glory of God. Il est également un ancien président de l’ACPPU.

Publié originalement en anglais dans l’Index on Censorship

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