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Tribune Libre / Affamé - Le postsecondaire en Alberta

Tribune Libre / Affamé - Le postsecondaire en Alberta

[Lochlann Kerr]

Par MARC SCHROEDER

Le 29 avril, le gouvernement du Parti conservateur uni (PCU) de Jason Kenney a officiellement dévoilé son plan de transformation du système d’enseignement postsecondaire de l’Alberta. Intitulé Alberta 2030 : Building Skills for Jobs (Alberta 2030 : Développer les compétences pour les emplois) ce plan est une stratégie visant à aligner l’enseignement postsecondaire public sur les priorités des employeurs et de l’industrie. Le projet de loi 74, présenté le 26 octobre, qui modifie la Post-Secondary Learning Act (Loi sur l’enseignement postsecondaire), constitue la dernière étape de mise en œuvre. Dans ce projet de loi, la vision du gouvernement en matière d’enseignement postsecondaire–un plus grand rôle pour l’industrie, l’alignement des programmes sur le marché du travail et la priorité accordée à la commercialisation de la recherche–est énoncée dans un nouveau préambule. De plus, des changements substantiels à la gouvernance du système feront en sorte que les intérêts privés seront dominants.

Le gouvernement Kenney continue d’utiliser les leviers les plus puissants pour forcer le changement : l’austérité et le financement fondé sur le rendement. L’austérité a été mise en place pendant trois budgets consécutifs du PCU et plus encore. Ces mesures ont intensifié la corporatisation, la restructuration et l’instrumentalisation de l’éducation postsecondaire. Le financement fondé sur le rendement, introduit par des amendements à la Loi sur l’enseignement postsecondaire l’année dernière, jouera un rôle de plus en plus important.

Avec le projet de loi 74, la question de savoir qui prépare les recommandations de financement et les paramètres a trouvé sa réponse. Jusqu’à neuf personnes, sans doute triées sur le volet pour aider à concrétiser la nouvelle vision, constitueront le Conseil consultatif du ministre sur l’Enseignement supérieur et le Développement des compétences. Le Conseil rendra compte au ministre de l’Enseignement supérieur sur des questions telles que les objectifs et les orientations stratégiques de l’éducation postsecondaire et les paramètres de financement fondé sur le rendement. Nous pouvons nous attendre à ce que les voix des secteurs favorisés par le gouvernement et des acteurs favorables au gouvernement soient bien représentées. Cette façon de procéder portera atteinte à l’autonomie institutionnelle, à la gouvernance partagée et à la liberté académique. Cela se fera sentir tant au niveau des conseils de gouverneurs que des sénats universitaires (appelés conseils généraux des facultés en Alberta), et ce, malgré toute responsabilité que ces instances pourraient conserver nominalement.

Une purge presque totale des membres représentant le public au sein des conseils des gouverneurs après la victoire du PCU a contribué à faciliter la mise en œuvre du plan. Dans de nombreux cas, les membres des conseils des gouverneurs occupent des postes de haut niveau dans des sociétés qui bénéficient directement de la réduction importante du taux d’imposition des sociétés de l’Alberta, déjà faible (maintenant le plus bas parmi les provinces canadiennes, soit 8 %). Cette situation exacerbe le manque à gagner structurel de longue date de la province, justifiant ainsi de manière fallacieuse les coupes dans le financement de l’éducation postsecondaire, alors que les membres des conseils des gouverneurs ont voté à plusieurs reprises en faveur de fortes augmentations des frais de scolarité tout en cherchant à supprimer des emplois et à réduire les salaires du corps professoral et du personnel académique. Pendant ce temps, les administrateurs ont prouvé qu’ils étaient parmi les plus ardents défenseurs du plan Alberta 2030. Le recteur de l’Université de l’Alberta (l’établissement le plus durement touché par les coupes, bien que tous les établissements publics aient souffert) n’en est qu’un exemple, allant même jusqu’à reprendre directement les points de discussion du PCU.

Ce sont les professeurs, le personnel et les étudiants qui doivent prendre l’initiative de défendre l’éducation postsecondaire. Il est clair que si nous ne le faisons pas, personne ne le fera. Si nous n’agissons pas pour empêcher des intérêts plus puissants de remodeler le système d’éducation postsecondaire autour de nous, nous allons permettre que des dommages soient causés à long terme.

Pour se défendre, il est nécessaire d’avoir une praxis fondée à la fois sur le discours et sur l’action. Le discours nécessite une lecture critique du plan Alberta 2030, une discussion qui met à nu l’idéologie et les lacunes du projet. Il exige également d’articuler une meilleure vision. Si nous ne prenons pas le contrôle du discours, nos collectivités au sens large ne seront exposées qu’à la promotion du plan Alberta 2030 par les présidents des institutions. L’espoir que les mots seuls renverseront la vapeur par une prise de conscience massive du public ou par des politiques électorales est irréaliste. Nous devons également formuler des demandes par des moyens démocratiques, puis organiser une action collective pour les réaliser. Parce que le projet Alberta 2030 est une question de pouvoir, nous devons avoir la capacité d’exercer un contre-pouvoir. Nos syndicats sont les mieux placés pour organiser ce pouvoir. Il est essentiel que nos syndicats continuent à se transformer en un modèle d’organisation dans lequel nous construisons un pouvoir collectif, y compris pour résister à l’assaut du plan Alberta 2030 sur l’éducation postsecondaire.

Pour ceux qui suivent depuis longtemps le projet politique de Jason Kenney et les visées radicales touchant l’éducation postsecondaire qui y sont liées, les détails du plan Alberta 2030, prédestinés dès le départ, ne contiennent que peu de surprises. Le thème dominant continue de présenter la baisse du financement public comme une opportunité pour l’éducation et la recherche de se lier plus étroitement aux besoins économiques de puissants intérêts privés. Bien qu’elle soit parée de la rhétorique néolibérale désormais omniprésente de « l’innovation », l’université deviendra en réalité une institution qu’on a progressivement affamée et subordonnée au capital. Si nous ne développons pas dès maintenant une praxis de l’opposition et une meilleure vision, l’université pourrait un jour ne plus avoir besoin de son bras de support extérieur. Elle sera devenue une bête docile, sans pensée critique, à l’égard du capitalisme académique.
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Marc Schroeder est professeur agrégé au département de mathématiques et d’informatique de l’Université Mount Royal. Il a été président de l’Association des professeurs de l’Université Mount Royal (2014-2018) et membre ordinaire (Général) au Comité de direction de l’ACPPU (2018-2021), et il est actuellement membre du Groupe de travail spécial sur la gouvernance de l’ACPPU.

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