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Campagnes de désinvestissement et justice climatique sur les campus

Campagnes de désinvestissement et justice climatique sur les campus

iStock.com / ImagineGolf

James Rowe, professeur agrégé en études environnementales à l’Université de Victoria, était heureux de rejoindre une petite équipe d’étudiants et de professeurs l’ayant approché pour l’aider dans le cadre d’une nouvelle campagne de désinvestissement des combustibles fossiles en 2013.

« J’ai supposé que ce serait une simple formalité », a-t-il dit. Pour lui, il était évident que les investissements de l’université devaient être compatibles avec ce que ses collègues et lui enseignent en classe en matière de changement climatique.

Huit ans plus tard, la campagne de désinvestissement a enfin remporté une victoire importante lorsque l’université a accepté de se départir de tous les avoirs en combustibles fossiles de son fonds de roulement.

Le Conseil des gouverneurs a annoncé plus tôt cette année que les investissements en combustibles fossiles de 80 millions de dollars de ce fonds de 225 millions de dollars seraient transférés dans un fonds d’obligations à court terme sans combustibles fossiles et qu’une somme de 10 millions de dollars serait investie pour soutenir des projets d’énergie renouvelable.

« Il reste encore beaucoup de chemin à faire, a affirmé M. Rowe dans une entrevue. Il a fallu beaucoup de travail pour parcourir la moitié du chemin. »

Aujourd’hui, un défi encore plus important attend les partisans du désinvestissement : le fonds de pension de l’université, d’une valeur de 1,3 milliard de dollars, géré par un conseil d’administration distinct, et le fonds de dotation à long terme de 431 millions de dollars, contrôlé par une fondation dotée de son propre conseil des gouverneurs, dont plusieurs sont liés à l’industrie des combustibles fossiles. « Ce sera très difficile de les convaincre d’aller vers le désinvestissement », a prédit M. Rowe.

M. Rowe est l’un des nombreux membres du personnel académique au Canada à s’associer à des groupes d’étudiants au cours de la dernière décennie pour faire pression en faveur du désinvestissement.

« Il suffit d’un seul professeur tenace » pour faire une grande différence, affirme l’étudiante Emily Lowan, une leader du mouvement de désinvestissement à l’Université de Victoria qui reconnaît volontiers que M. Rowe a donné de la crédibilité à la campagne étudiante et fait preuve de persévérance devant le roulement annuel de la population étudiante.

Pour elle, le rôle de M. Rowe dans l’organisation de référendums auprès des professeurs, dont l’un, en 2014, qui a révélé un soutien de 66 % en faveur du désinvestissement, et un autre, en 2019, qui a recueilli plus de 77 % d’opinions favorables, est particulièrement remarquable.

Selon M. Rowe, ces résultats ont permis à l’association du personnel académique d’embrasser la cause, ce qui s’est avéré particulièrement utile pour mobiliser le soutien nécessaire à l’élection de deux professeurs favorables au désinvestissement au Conseil des gouverneurs de l’université.

Monica Prendergast, vice-présidente de l’association des professeurs de l’Université de Victoria et professeure d’art dramatique, en fait partie. « Les étudiants, par leurs protestations et leur approche locale, ont été exceptionnels, et le groupe de professeurs était très organisé et son message était cohérent, a-t-elle dit dans une entrevue. Nous avons fait des gains vraiment importants. »

De l’avis de M. Rowe, les étudiants et les enseignants jouent des rôles différents, mais essentiels. « Les étudiants peuvent entreprendre des actions, notamment en investissant la salle du sénat et en y passant la nuit, a-t-il indiqué. Très peu de professeurs vont le faire. Mais si 200 ou 300 professeurs signent une lettre critiquant leur employeur, cette action attirera davantage l’attention des médias qu’un groupe d’étudiants qui critiquent leur université. »

La politique de l’Université de Victoria a mis le campus « dans le même sac » que ceux qui désinvestissent les combustibles fossiles, selon M. Rowe. Mais ce groupe demeure encore relativement petit, comptant moins d’une douzaine d’universités s’étant engagées à désinvestir. À son avis, l’Université de la Colombie-Britannique est la « référence absolue » : elle s’est engagée à désinvestir son fonds de dotation de 1,7 milliard de dollars. En 2017, l’Université Laval a été la première université canadienne qui s’est engagée à procéder à un désinvestissement.

Deux ans après l’Université Laval, l’Université du Québec à Montréal (UQAM) a annoncé son intention de faire de même. Pierre Bélanger, directeur général de la fondation de l’UQAM, a souligné à l’époque que c’était la pression des étudiants et du personnel qui avait mené à cette décision.

Toutefois, les universités ne cèdent pas encore toutes à de telles pressions.

En 2019, Greg Mikkelson, professeur titulaire de l’Université McGill, a démissionné en signe de protestation après que le Conseil des gouverneurs de l’université eut décidé, pour la troisième fois en six ans, de ne pas se départir de ses investissements dans les combustibles fossiles, et ce, malgré les demandes du personnel, des étudiants et du propre sénat de l’université en ce sens.

« À l’heure actuelle, dans la plupart des universités canadiennes, la majorité des étudiants et du personnel sont vraisemblablement favorables au désinvestissement des combustibles fossiles, a indiqué M. Mikkelson. La gouvernance collégiale exige des dirigeants d’universités qu’ils honorent ces mandats démocratiques. »

Il précise que les récentes recherches de son équipe montrent que le désinvestissement des combustibles fossiles est « à la fois une marque et un facteur du haut statut parmi les universités ».

Dans le monde, environ 15 % des organisations ayant procédé à un désinvestissement sont des établissements d’enseignement, et deux d’entre eux sont des associations de personnel académique au Canada : l’Association des professeur(e)s et bibliothécaires de McGill et l’Association des professeurs de l’Université de Windsor (WUFA).

Les campagnes de désinvestissement pourraient avoir pris de l’ampleur après un été marqué par des incendies de forêt dévastateurs et des températures record, en plus de la publication en août du plus récent rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. Selon le rapport, le changement climatique d’origine humaine a déjà des impacts sur de nombreux phénomènes météorologiques et climatiques extrêmes dans toutes les régions du monde.

Le secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, António Guterres, a précisé que le rapport représentait un « signal d’alarme pour l’humanité ». Il a appelé à des efforts urgents, décisifs et ambitieux pour ralentir le réchauffement climatique. « Ce rapport doit sonner le glas du charbon et des combustibles fossiles avant qu’ils ne détruisent notre planète. »

Autre facteur du mouvement de désinvestissement : le nombre croissant d’établissements qui délaissent leurs avoirs en combustibles fossiles et intègrent une évaluation des risques climatiques dans leurs stratégies financières et d’investissement.

Au cours des dernières années, les arguments en faveur du désinvestissement ont changé, passant de l’analyse de considérations éthiques et économiques à l’intégration des impacts financiers, explique Angela Carter, professeure agrégée au département de sciences politiques et à la Balsillie School of International Affairs de l’Université de Waterloo.

Mme Carter a joué un rôle de premier plan dans une « formidable collaboration » entre les étudiants, les professeurs et l’administration qui a mené à l’élaboration d’une politique sur le désinvestissement à l’Université de Waterloo il y a quelques mois. Cette politique prévoit le désinvestissement de toutes les entreprises d’exploration ou d’extraction de combustibles fossiles d’ici 2025 et la pleine neutralité carbone d’ici 2040.

« Ce n’est que lorsque nous avons engagé dans le mouvement des personnes parlant de pertes financières que l’université a commencé à prendre cette question plus au sérieux », a lancé Mme Carter dans une entrevue.

Parmi ces voix se trouvait le professeur Olaf Weber, un expert en financement et désinvestissement des combustibles fossiles qui enseigne les finances à la School of Environment, Enterprise and Development de l’Université de Waterloo. Ses étudiants et lui ont soulevé la question du calcul des pertes.

Un groupe consultatif d’étudiants, de professeurs et de membres du comité des finances et des investissements du Conseil des gouverneurs a été mis sur pied à la demande du recteur de l’université de l’époque, Feridun Hamdullahpur, qui souhaitait que la question soit résolue avant la fin de son mandat.

Lors des nombreuses rencontres du groupe au fil des mois, Mme Carter a observé « des changements majeurs, notamment des banques qui désinvestissent, des sociétés d’assurances qui abandonnent les combustibles fossiles, et des gens comme Mark Carney, conseiller financier à l’ONU, qui diffusent des messages réellement catastrophiques sur les risques financiers des combustibles fossiles. Ces annonces étaient fortuites. »

En revanche, l’élan semble s’essouffler à l’Université de l’Alberta. Non seulement l’industrie a exercé une forte pression, selon Laurie Adkin, mais tout le monde sur le campus est ébranlé par les coupes budgétaires « sauvages » du gouvernement provincial dans les établissements postsecondaires.

Laurie Adkin est professeure au département de sciences politiques et aux programmes d’études environnementales.

« La COVID nous a tous pris par surprise, dit-elle, en parlant du report des projets de séminaires et des autres activités de mobilisation pour l’action climatique. Ce n’est plus une priorité dans la foulée des mises à pied massives et de la restructuration de l’université. Nous sommes maintenant dans un chaos absolu. »

À l’Université de Victoria, la lutte se poursuit. Les pertes touchant les investissements dans les combustibles fossiles seront un aspect clé. Selon M. Rowe, les portefeuilles d’actions publiques de l’université dans des entreprises de combustibles fossiles totalisaient quelque 12 millions de dollars au sein d’un portefeuille évalué à 439 millions de dollars en date du 30 mars 2020. « À la lumière des arguments financiers en faveur du désinvestissement, elle a en fait perdu 14 millions de dollars de ses investissements dans les combustibles fossiles en 2019 2020 », a-t-il dit.

« En d’autres termes, leurs pertes étaient supérieures au total de leurs avoirs actuels en combustibles fossiles. C’est ce que l’on pourrait appeler un désinvestissement organisé, c’est-à-dire que les investissements ont diminué en raison des pertes sur le marché. Nous demandons un plan de désinvestissement organisé qui s’harmonise avec les principes de durabilité de l’université et protège la santé à long terme de la dotation. »

Il sera essentiel d’intégrer des alliés aux conseils d’administration, a dit M. Rowe.

« Nous verrons, a déclaré Mme Prendergast. J’aimerais être optimiste. »

C’est aussi une question personnelle. « C’est très important, a-t-elle ajouté. J’ai des enfants, et j’espère avoir des petits-enfants. Je ne verrai peut-être pas le pire de mon vivant, mais eux le verront certainement si nous ne prenons pas la situation en main. »

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