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La restructuration à l’Université de l’Alberta

La restructuration à l’Université de l’Alberta

[iStock.com / benedek]

Les travailleuses et travailleurs du secteur de l’éducation postsecondaire (EPS) en Alberta ont encaissé deux coups durs portés par le gouvernement du Parti conservateur uni de la province. D’une part, le gouvernement a imposé des compressions totalisant plus de 400 millions $ dans trois budgets successifs, et en annonce d’autres.

D’autre part, il a implanté le financement fondé sur le rendement (FFR), temporairement suspendu en raison de la pandémie, qui liera jusqu’à 40 % des subventions de fonctionnement des établissements à des indicateurs de « rendement » mesurant l’atteinte d’objectifs. L’alignement des inscriptions et des programmes sur les besoins du marché du travail et un financement conditionnel à des facteurs échappant au contrôle des établissements, comme les salaires des diplômés et les taux d’emploi, peuvent compter au nombre des balises de ce mode de financement. 

Les compressions ont entraîné une importante perte d’emplois et d’autres mesures de réduction des coûts dans les universités et collèges de la province, les administrations s’échinant à réaliser des économies au moyen d’« efficiences transformatrices ». Le coup a fait très mal à l’Université de l’Alberta qui se targue de figurer au palmarès des 5 meilleures universités canadiennes, et qui emploie des milliers de personnes au sein de son personnel académique, administratif et de soutien procurant une expérience « de qualité supérieure » à quelque 40 000 étudiantes et étudiants chaque année.

Selon Ricardo Acuña, président de l’association du personnel académique de l’Université de l’Alberta (AASUA), les coupes budgétaires que subit actuellement l’établissement sont supérieures, proportionnellement, à celles imposées ailleurs au Canada et l’obligent à remanier complètement ses opérations.

« Le budget 2021 porte le total des coupes aux subventions de fonctionnement de l’Université de l’Alberta à 170 millions $. C’est une réduction de 25 % », signale M. Acuña. « Cela cause de sérieux problèmes. »

L’administration a décidé de s’attaquer — ostensiblement — à ces problèmes en réalisant une profonde restructuration académique et administrative sous la conduite de la société internationale de conseil en gestion NOUS Group. Pour M. Acuña, la portée et la rapidité des changements sont « sans précédent, la société de conseil guidant l’exercice depuis le début. »

Malgré l’énormité des changements proposés, le personnel a largement été écarté du processus.

« La feuille de route de la restructuration, nous a-t-on informés, allait être établie par NOUS, selon le modèle de la restructuration réalisée à l’University of Sydney en Australie, également prise en charge par NOUS », indique M. Acuña. « Ni l’AASUA ni l’association de personnel non académique n’ont été invitées à participer aux groupes de travail; nous n’avons pas non plus eu accès aux avis, aux données de référence ou à l’information financière sur lesquels reposent les plans et les projections financières. »

Les résultats de la restructuration à l’University of Sydney ne sont toutefois pas aussi faciles à camoufler.

Nick Riemer, chargé d’enseignement senior au département d’anglais et de linguistique de l’University of Sydney, et délégué de la section locale du National Tertiary Education Union, affirme que la restructuration a entraîné un recul massif en matière de liberté académique, de collégialité et de qualité académique.

« Vous auriez énormément de difficulté à trouver parmi mes collègues à l’université une seule personne qui nierait le fait que nous sommes dans un milieu relevant d’une administration remaniant perpétuellement les paramètres de base de notre travail », déclare M. Riemer. « Nous sommes aux prises avec des restructurations constantes, des balises qui changent sans cesse, ce qui a pour effet de créer un climat d’incertitude, d’anxiété et de précarité. Nul ne peut tenir la structure institutionnelle pour acquise, ou compter sur un contexte durable pour accomplir son travail. Chaque poste est constamment menacé et les ententes organisationnelles qui rendent notre travail possible sont invariablement remises en cause. »

Or, sans surprise, le gouvernement australien a aussi implanté le financement fondé sur le rendement dans les universités en 2019. 

M. Acuña trouve « alarmante » l’adoption, par le gouvernement Kenney, de tactiques remarquablement similaires.

« La restructuration à l’University of Sydney a été conçue et réalisée sur plusieurs années en réponse à de brutales mesures d’austérité et à une réduction du financement de l’éducation postsecondaire par le gouvernement australien », signale-t-il. « Ces programmes d’austérité sont toujours en place et les universités du pays continuent d’en subir les contrecoups. Pour faire face aux compressions et aux augmentations des droits de scolarité, certaines universités abolissent des programmes complets. Ce portrait effrayant que nous observons ici, c’est en fait ce que nous réserve l’avenir. »

Les administrateurs de l’Université de l’Alberta n’y vont pas de main morte, ayant déjà consolidé les services administratifs et de soutien pour l’ensemble de l’établissement : 400 postes ont été éliminés à ce jour et 600 autres le seront.

« Ils sont en train d’extraire les services transactionnels des départements et de les relocaliser dans des postes de travail modulaires ailleurs sur le campus. Ils sont totalement concentrés sur les économies d’échelle », dit M. Acuña. « Nous sommes évidemment préoccupés par l’incidence de cette mesure sur le nombre d’emplois, les échelles salariales, et la sécurité d’emploi pour les membres du personnel académique et non académique. Quelles en seront les répercussions sur les services aux étudiants et la recherche? »

Outre ces changements, une décision imposée par le conseil des gouverneurs de l’établissement lors d’une réunion controversée en décembre dernier soulève de profondes inquiétudes relativement aux principes et processus traditionnels entourant la gouvernance collégiale, la liberté académique, et la notion de prise de décisions transparente et démocratique. L’exprésidente de l’AASUA, Carolyn Sale, qui a aussi siégé au General Faculties Council (GFC) — l’équivalent du sénat universitaire — dénonce amèrement la décision de consolider les facultés en trois « collèges » dirigés par une nouvelle entité administrative formée de « doyens exécutifs », une mesure qui avait été rejetée par le GFC.

« Le conseil a adopté une motion […] qui installe des doyens exécutifs à la tête des collèges sous la forme de doyens « détachés ». C’est donc dire que le conseil a fait fi de la recommandation du General Faculties Council et de l’opinion de la grande majorité de la communauté universitaire qui lui ont été transmises — à savoir l’opposition à la création d’un nouvel échelon au sein de la haute direction quelle qu’en soit l’appellation », déclare Mme Sale dans le blogue « Arts Squared ».

« Pour atteindre ses objectifs […] le conseil a dû piétiner la gouvernance collégiale. Ce faisant, il a confirmé ce dont se doutait déjà une bonne part de la communauté universitaire […] que le processus de consultation et de prise de décisions démocratique mis en place n’était que de la poudre aux yeux […]  », conclut-elle.

M. Acuña soulève le caractère problématique d’« une modification apportée à la sauvette par un groupe de personnes ayant bénéficié de nominations politiques et provenant en majeure partie du milieu des affaires à une recommandation élaborée au fil de six mois de discussion, et d’analyse par les personnes qui sont sur la ligne de front à l’université. »

Par surcroît, les travailleuses et travailleurs de l’éducation postsecondaire de la province appréhendent de nouveaux heurts avec la publication, ce printemps, du rapport McKinsey qui fera état des résultats et des recommandations issus du vaste examen du système d’éducation postsecondaire albertain effectué par le cabinet de conseil américain.

L’annonce en juin dernier, en pleine pandémie, de l’octroi du contrat de 3,7 millions $ à McKinsey & Company a provoqué des remous au sein de la communauté universitaire puisqu’il s’inscrivait dans le contexte de deux budgets d’austérité consécutifs qui avaient déjà dévoilé les intentions du gouvernement.

Heather Young-Leslie, professeure agrégée en anthropologie et directrice du programme de subventions en sciences humaines à l’Université de l’Alberta a effectué une analyse approfondie et troublante sur McKinsey, ses liens étroits avec NOUS, et les principes philosophiques sur lesquels il fonde ses approches de « recalibrage » et de corporatisation des universités enrobées dans une gamme vertigineuse de termes nébuleux comme « agilité », « interdisciplinaire » et « focalisation ».

Sa conclusion : « D’où viendront les économies dont l’Université de l’Alberta a besoin? […] de mesures radicales, comme des coupes verticales, à commencer par une diminution des postes au sein du personnel enseignant, et une pression à la baisse sur la titularisation au moyen de mécanismes de gestion comme les comités d’évaluation de l’enseignement, des algorithmes déterminant le rendement académique et des indicateurs de rendement clés. »

En prévision de la publication du rapport McKinsey, et des nouvelles mesures de restructuration et de compressions qui menacent le secteur, l’AASUA a joint ses efforts à d’autres groupes dans une perspective de mobilisation collective. Elle appuie notamment la campagne Stop PSE Cuts menée par la Confederation of Alberta Faculty Associations, l’Alberta Colleges and Institutes Faculties Association, le Council of Alberta University Students, et un éventail de syndicats de personnel académique et non académique.

« Nos membres ici à l’Université de l’Alberta sont en colère et veulent agir. Nous sommes tout particulièrement outrés de la décision du conseil de faire fi d’une recommandation du GFC. Nous explorons la possibilité de demander une révision judiciaire relativement aux décisions sur la restructuration qui nous sont imposées », dit M. Acuña.

« Il est très difficile d’expliquer la gouvernance bicamérale, la liberté académique, la corporatisation et la privatisation insidieuse de l’EPS aux médias et au public, mais nous devons essayer de le faire. Le public doit connaître les véritables tenants et aboutissants de l’idéologie de ce gouvernement. »

L’ACPPU a écrit au recteur de l’Université de l’Alberta, Bill Flanagan pour exprimer ses préoccupations quant à l’« état de la gouvernance académique » au sein de l’établissement et pour l’exhorter à se réengager envers le principe de la gouvernance collégiale en respectant totalement l’autorité du General Faculties Council.

« La liberté académique et la gouvernance collégiale sont les valeurs fondamentales de nos collèges et universités. Par conséquent, les récentes décisions en matière de planification académique prises par votre conseil à l’encontre des recommandations du GFC nous préoccupent beaucoup », soutient l’ACPPU dans la lettre. « Étant donné que cette question touche les importants principes de la gouvernance collégiale et de la liberté académique, l’ACPPU, en collaboration avec l’AASUA, suivra étroitement la situation et, sous réserve de toute information additionnelle que vous pourriez fournir, déterminera les mesures pertinentes à prendre. »

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