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Plus forts ensemble

Plus forts ensemble

[iStock.com / Obencem]

La majorité des provinces canadiennes sont actuellement menées par des gouvernements conservateurs, quelle que soit la dénomination des partis auxquels ils sont rattachés : le Parti conservateur uni, le Parti saskatchewanais, la Coalition avenir Québec ou le Parti progressiste-conservateur.

Ce n’est certainement pas la première fois dans l’histoire du pays que les gouvernements provinciaux conservateurs dominent le paysage politique. Mais cette conjoncture est singulière dans la mesure où elle se traduit par des compressions budgétaires et des attaques à l’encontre des travailleurs et travailleuses du secteur public et de leurs syndicats.

Dans le premier budget qu’il a présenté en octobre dernier, le gouvernement du premier ministre albertain Jason Kenney a promis de faire des coupes de 2,8 % dans les dépenses de l’ensemble des programmes au cours des quatre prochaines années et de ne laisser intacte aucune part des dépenses publiques de la province.

En Ontario, le gouvernement conservateur n’a cessé, ces deux dernières années, de couper massivement dans les dépenses tous azimuts — créant ainsi une atmosphère que plusieurs qualifient de chaotique. Et tout cela alors que le premier ministre Doug Ford fait part de son admiration pour le président américain Donald Trump, qu’il envisage de mettre en place un système d’éducation modelé sur celui de l’Alabama et qu’il réduit les fonds accordés aux associations étudiantes parce que celles-ci « s’adonnent à des absurdités marxistes insensées » qui doivent être « corrigées ».

Revenu au pouvoir en 2019, le gouvernement manitobain de Brian Pallister a poursuivi sa politique de compressions et son mouvement de privatisation. Une récente lettre de mandat adressée aux collèges et aux universités informe de la mise en œuvre d’autres mesures d’austérité et annonce avec éclat l’instauration d’un modèle de financement fondé sur le rendement pour les établissements postsecondaires — liant le financement au « rendement » selon un critère restant à déterminer.

Cette lettre s’inscrit dans la foulée des mesures de financement semblables préalablement annoncées en Alberta et en Ontario.

« Jason Kenney, Doug Ford et Brian Pallister font du tort à la population et nous devons les combattre, souligne le président du Syndicat national des employées et employés généraux du secteur public, Larry Brown. Ils ont choisi d’abaisser les impôts des plus riches et de leurs amis dans les entreprises et maintenant, ils disent que nous n’avons plus les moyens de soutenir les services publics. C’est un non-sens et nous devons le clamer haut et fort. »

Lors de l’assemblée du Conseil de l’ACPPU en novembre dernier, Larry Browne et Linda Silas, présidente de la Fédération canadienne des syndicats d’infirmières et d’infirmiers, ont invité les délégués présents à développer un plus haut degré de cohésion et de mobilisation au sein des syndicats du secteur public afin d’unir leurs voix autour d’une cause commune.

« Nous sommes toujours sur la défensive, observe Linda Silas. Et pourtant, nous savons que les services publics sont plus abordables et de meilleure qualité. Nous devrions vanter davantage notre travail et pousser ce message encore plus loin. »

Selon Stephanie Ross, professeure agrégée et directrice de l’École des relations de travail de l’Université McMaster, pour bon nombre d’associations de personnel académique, l’idée de coopérer avec d’autres syndicats à l’extérieur de leur campus peut être relativement nouvelle, mais elle devient de plus en plus cruciale.

« J’ai passé beaucoup de temps à me demander comment il a pu être possible, à un moment donné, que certains groupes de travailleurs du secteur public, tels les membres du personnel académique, puissent ignorer le contexte politique global dans lequel s’inscrivaient leurs revendications parce que la situation n’était pas aussi difficile ou que la façon de dépenser les deniers publics suscitait peu de conflits, commente-t-elle. Ce n’est toutefois plus le cas et, de plus en plus, des groupes de travailleurs du secteur public en sont venus à prendre conscience, quoique de manière inégale, que pour défendre avec succès leurs propres intérêts, ils doivent s’allier avec d’autres groupes pour faire valoir pourquoi leur travail répond à des besoins publics essentiels. »

La professeure Ross soutient que les alliances inter-campus entre les groupes de travailleurs sont des outils essentiels et que les associations de personnel académique doivent être présentes à toutes les tables de concertation et susciter l’engagement et la mobilisation, en dehors de leurs propres cycles de négociations, avec les travailleurs et les étudiants d’autres campus autour de questions concernant la gouvernance, le financement et la gestion budgétaire des universités.

« Je crois que de telles alliances constituent un terrain d’engagement très pratique pour bâtir une communauté et perfectionner la capacité de travailler en dehors de son organisation immédiate avec des personnes et des groupes qui partagent vos intérêts. »

Elle donne en exemple l’association du personnel académique de l’Université York (YUFA) qui se distingue comme chef de file pour ce qui est d’unir et de développer les forces des communautés tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du campus.

« La YUFA a consacré beaucoup d’efforts pour établir des liens avec la communauté du quartier défavorisé Jane-Finch à Toronto, mais qui néanmoins envoie de plus en plus d’étudiants à l’Université York, souligne Stephanie Ross. Le corps professoral de York, avec le soutien de l’association, a créé une grande variété de programmes pour faciliter la transition de la communauté à l’université pour les étudiants qui auraient pu autrement avoir de la difficulté à effectuer cette évolution. »

L’association, explique le président de la YUFA Arthur Redding, privilégie une approche de collaboration en maintenant en place un poste de direction chargé de favoriser les relations entre la YUFA et d’autres intervenants tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du campus. Il cite plusieurs exemples où la YUFA a apporté son soutien à d’autres groupes, dont UNITE HERE (section locale 75) qui représente les travailleuses et travailleurs de l’alimentation sur les campus qui ont déclenché la grève en 2017 pour obtenir un taux horaire minimum de 15 $. Les membres de la YUFA et les étudiants ont défilé ensemble et ont lancé une campagne épistolaire.

« Ces emplois comptent parmi les plus précaires sur le campus, mais ils sont essentiels. Nous avons besoin de nourriture. Nous passons de longues journées sur le campus, surtout un campus de banlieue comme York, indique Arthur Redding. La très grande majorité de ces travailleuses et travailleurs sont des gens de couleur et des femmes. Pour bon nombre d’entre elles, ces personnes occupent ces postes depuis longtemps pour des salaires de misère et nous avons contribué à changer leurs conditions de travail. Les chaleureux remerciements que ces gens nous ont adressés m’ont procuré l’un des moments les plus heureux de ma présidence. »

Arthur Redding souligne également les initiatives de plus vaste ampleur mises en œuvre en Ontario, notamment par l’Union des associations des professeurs des universités de l’Ontario (OCUFA) qui a apporté tout son soutien à dix autres syndicats pour lancer, sous la coordination de la Fédération du travail de l’Ontario, une contestation judiciaire du projet de loi 24, qui a pour objet de limiter à 1 % les augmentations annuelles des taux de traitement pour les trois prochaines années.

Reconnaissant l’importance critique des coalitions universitaires, la présidente de l’association du personnel académique de Mount Royal (MRFA), Melanie Peacock, met en exergue le dur travail que son association a accompli pour forger des alliances inter-campus.

La Coalition MRU, composée de membres du corps professoral, d’étudiants et d’employés de l’Université Mount Royal, a lancé une campagne de courrier électronique et une pétition visant à obliger le gouvernement albertain à revenir sur sa décision d’imposer aux étudiants et aux établissements des compressions de 5,1 %, au début et qui culmineront à 12 % d’ici 2023.

« Même les gestionnaires, à l’instar des étudiants et des membres du personnel, ont à l’heure actuelle un ennemi commun. Je n’utilise pas ce terme à la légère, mais nous pouvons en tirer parti et utiliser cette idée comme moyen de pression ou point d’appui, fait valoir Mme Peacock. Nous avons aussi montré à nos membres comment nous pouvons appuyer d’autres syndicats comme l’Alberta Union of Provincial Employees. Ce syndicat très puissant qui ne manque pas de se faire entendre organise souvent des rassemblements un peu partout dans la province et nous tenons en permanence une feuille d’inscription à ses activités pour nous assurer de la participation de nos membres. »

Stephanie Ross encourage vivement les associations de personnel académique à repenser leur interaction avec le monde environnant par des moyens semblables à ceux qu’explorent la MRFA et la YUFA. « Même lorsqu’il s’agit du processus de négociation collective dans une université particulière, les associations devraient assortir leurs priorités de négociation aux intérêts des autres groupes de l’université et de la communauté tout entière si elles ne veulent pas rester isolées. Il est de plus en plus apparent que les syndicats du secteur public ne font aucun cas de la communication et des alliances avec le public à leurs risques et périls. »

Arthur Redding est du même avis et ajoute que les membres du personnel académique sont particulièrement en mesure, et donc dans l’obligation, de façonner le discours politique.

« Nous vivons actuellement à une époque où notre discours politique est en grande partie marqué par la haine, la colère et la peur et où nos associations ont un rôle décisif à jouer pour lutter contre cette tendance. Le savoir-faire et les enseignements tirés de nos recherches permettent de s’attaquer à ces enjeux; le poids social que porte l’université. Nous sommes également en mesure d’affronter ces luttes avec un esprit d’authentique solidarité, compte tenu du grand nombre de nos effectifs et de la disponibilité des ressources, y compris financières, que nous sommes en position de partager », affirme-t-il.

« Je suis aussi d’avis que nous devrions apporter un sentiment d’humilité à ces mouvements et être disposés à en tirer des leçons, à s’en inspirer et à être transformés par eux. Le seul fait de reconnaître le rôle de chef de file que jouent les jeunes dans l’organisation des grèves climatiques est, je crois, salutaire pour nous, d’autant plus qu’ils nous insufflent un sentiment d’espoir. Nous avons donc pour responsabilité non seulement de guider et de soutenir ces mouvements, mais aussi de nous laisser guider par eux, de les suivre et d’apprendre d’eux. »

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