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Le mot du président / Faut-il un village pour élever un syndicat de personnel académique?

Le mot du président / Faut-il un village pour élever un syndicat de personnel académique?

Par James Compton

L’indépendance des universitaires est une chose sacrée. Quiconque a déjà côtoyé des professeurs au travail sait comment ils en sont fiers. Idem pour la direction des universités. Règle générale, les membres du personnel enseignant sont allergiques aux directives et ne prennent pas les affirmations ou arguments pour argent comptant — ils exigent des éléments de preuve et en jugent par eux-mêmes.

S’il y a tant de professeurs à l’esprit farouchement indépendant, pourquoi sont-ils, dans leur très grande majorité, représentés par des syndicats accrédités? Ils n’y sont pas contraints, comme certains anti-syndicalistes pourraient l’affirmer, à tort. Au contraire, les membres dirigent les syndicats dans le respect de la démocratie. Si 90 % du personnel académique au Canada est syndiqué ou soumis à une convention collective, c’est qu’il estime en tirer avantage.

En fait, on assiste à une montée de la volonté d’accréditation dans les collèges américains, où le taux de syndicalisation est plus faible qu’au Canada. Une étude publiée récemment dans le Journal of Collective Bargaining in the Academy montre que, dans les neuf premiers mois de 2016, l’accréditation a fait un bond de 26 % au sein des unités de négociation représentant les professeurs du secteur privé.

L’étude avance que la croissance des emplois à des postes ne menant pas à la permanence dans le secteur privé tient à deux facteurs : l’augmentation exponentielle des contractuels précaires, qui forment aujourd’hui près de 77 % de tout le personnel académique aux États-Unis; et le prétendu syndicalisme alternatif d’organisations comme New Faculty Majority et Coalition of Contingent Academic Labour et leurs campagnes de syndicalisation nationales.

Nées en réaction à la détérioration des conditions de travail, à la médiocrité des salaires et à l’insécurité d’emploi, ces organisations ont conclu une alliance. Elles ont tourné le dos au modèle de syndicalisme axé sur les services, qui assimile les syndiqués à des titulaires individuels de police d’assurance, et adopté un modèle axé sur la mobilisation, qui vise à bâtir une vision et un sentiment d’identité collectifs. D’après les recherches, c’est la voie de la réussite.

Dans la revue Harvard Business Review, Marick F. Masters et Raymond F. Gibney soutiennent ceci : « Dans nos recherches sur l’entreprise et la gestion, nous avons étudié les mouvements de travailleurs dans tous les secteurs et constaté que la réussite d’une action de syndicalisation repose sur trois critères : les travailleurs doivent acquérir une identité collective qui sous-tend leur mobilisation; les syndicats doivent les convaincre que le fait d’être représentés peut améliorer leurs conditions de travail; et les travailleurs doivent souvent prendre des risques pour obtenir la représentation syndicale. »

Dans le même ordre d’idées, la chercheuse Gemma Edwards affirme dans la revue Sociology que l’engagement des membres grâce à une communication directe est capital afin de développer les ressources « de la vie quotidienne » nécessaires pour lutter contre la commercialisation et la bureaucratisation rampantes dans le secteur de l’éducation. « Selon cette logique, les interactions entre les syndiqués leur permettent de : a) consolider la solidarité; b) créer des “identités syndicales”; et c) transmettre des connaissances culturelles. »

Les professeurs des collèges ontariens ont mis à profit cette stratégie en 2017, lors de leur grève pour appuyer leurs revendications contractuelles. Au final, le personnel académique contractuel a fait des gains notables, dont une clause sur la parité salariale et — une première au collégial — une clause sur la liberté académique.

Des dizaines de milliers d’enseignants du primaire au postsecondaire aux Pays-Bas les ont stratégiquement imités le 15 mars. Leur ras-le-bol de l’austérité a explosé dans une grève générale. « Nous faisons la grève, ont écrit deux participants, parce que nous nous opposons à la tendance systématique à transformer les universités en supermarchés chapeautés par des conseils d’administration non élus — ne rendant compte à personne — et alimentés à la base par une armée d’infortunés consommateurs. » Avez-vous une impression de déjà-vu?

Le 8 mars, je me suis joint aux piquets volants de la Caisse de défense de l’ACPPU à Halifax pour marcher aux côtés des grévistes du Collège d’art et de design de la Nouvelle-Écosse et participer à un rassemblement le midi. Ce petit groupe de 97 professeurs et bibliothécaires ont organisé un piquet de grève hautement créatif — du jamais-vu! Cette journée a permis à la Caisse de défense d’illustrer comment elle pouvait, par sa solidarité et ses ressources collectives, donner du tonus à un syndicat assez petit.

Enfin, la défense de la liberté académique passe inéluctablement par l’action collective. Voilà l’un des diagnostics posés à la conférence de la Fondation Harry-Crowe sur la liberté d’expression du personnel académique en février. Le libellé sur la liberté académique dans les conventions collectives est garant de la pérennité de cette valeur centrale du milieu académique. Les dérogations peuvent donner matière à grief et, au besoin, à arbitrage. Certes, les universitaires sont férocement indépendants, mais il faut un village — et un syndicat — pour protéger cette qualité essentielle de notre travail.

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