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Le mot du président / Apprendre à l’ère de la raison instrumentale

Le mot du président / Apprendre à l’ère de la raison instrumentale

Par James Compton

— J’ai adoré mes années d’études supérieures, et mon petit doigt me dit que je ne suis pas le seul. Si je suis ici coupable de nostalgie, c’est que j’ai renoué récemment avec un vieux condisciple à une bonne table à Montréal. Nous ne nous étions pas vus depuis des années et nous en avions long à raconter. Il n’y a généralement rien de remarquable dans les retrouvailles de vieux amis, mais on a du plaisir à partager un repas et à évoquer le « bon vieux temps ». J’en parle parce que cela me rappelle un aspect fondamental de la vie académique qui, je le crains, est en train de disparaître. Je vous explique.

Mon condisciple et moi nous sommes rencontrés à notre premier cours de maîtrise. Il s’agissait d’un cours théorique obligatoire à l’École de communication de l’Université Simon-Fraser et six étudiants y étaient inscrits. J’étais assailli par les craintes habituelles qu’éprouvent les étudiants qui doivent apprivoiser les cycles supérieurs et — comme beaucoup d’entre eux — j’ignorais ce que l’on attendait de moi. Je sais maintenant que cette ignorance était une bonne chose.

Le premier jour, notre professeur a distribué une liste de lectures. Nous avons réparties celles-ci entre nous, pour que chacun puisse animer à son tour la discussion hebdomadaire. Le cours était présenté comme un cours de trois heures par semaine. Rien de nouveau. Mon condisciple et moi en avons toutefois un souvenir bien différent : la durée officielle n’était qu’une approximation. Un jour, la discussion s’est poursuivie pendant plus de huit heures! Quel plaisir nous avions! Pourquoi? Parce que nous nous égarions dans le labyrinthe du savoir, sans raison précise. Personne ne regardait l’horloge. Nous étions tous uniquement animés d’une soif d’explorer et de bousculer les idées débattues dans notre discipline. Notre professeur ne nous avait rien imposé. Il était attentif et à notre disposition et il lui arrivait aussi de s’attarder, s’il le pouvait. Mais, la plupart du temps, nous prolongions la discussion seuls. Nous étions jeunes, sans grandes obligations.

Vingt ans plus tard, les choses ont changé. Aujourd’hui, j’ai beaucoup plus d’obligations, beaucoup moins de temps libre. À titre de président de l’ACPPU, j’ai à cœur plusieurs enjeux importants, dont celui-ci : comment défendre et contribuer à préserver la place de la quête du savoir pur en éducation. Cette préoccupation était au centre de notre fructueuse campagne Choisir la science, qui mettait en relief l’urgence d’accroître le financement de la recherche fondamentale « libre ». Cependant, nous devons livrer bataille sur bien d’autres fronts.

Dans son livre The New Treason of Intellectuals, Thomas Docherty nous met en garde contre le fléau des « clichés » et de la transposition des techniques de gestion dans l’éducation postsecondaire. Il décrit un environnement dans lequel les gestionnaires des universités deviennent obsédés par la « livraison » d’un « produit » pour satisfaire les « consommateurs », tout en exigeant toujours plus du personnel académique qu’il se moule sur l’image de marque de l’université.

J’ai déjà vu cela. Sur le campus de Western, mon regard est accroché par une foule de slogans communs. Alors que les étudiants, les employés et les professeurs tentent de vaquer à leurs occupations savantes, ils sont sollicités par des méga-images d’hommes d’affaires en habit, de célébrités de téléréalités de série B et d’autres champions enthousiastes de l’« entrepreneuriat » qui tapissent les murs des immeubles. « Soyez extraordinaire », proclament-elles.

Je suis certain que Docherty y verrait une trahison de l’engagement intellectuel. Selon lui, l’omniprésence des clichés est une éviscération de l’intellectuel, qui doit trahir sa vocation. L’université livrée aux gestionnaires préfère aujourd’hui avoir dans ses rangs des personnes qui subordonnent les exigences de la réflexion à celles de la monétisation.

J’ai été chanceux. Quand j’ai commencé mes études de maîtrise, personne n’avait entendu parler des « résultats d’apprentissage » obligatoires. L’anti-intellectualisme ancré dans la culture de l’audit, les paramètres et la gestion centrée sur la responsabilité nous était inconnu. J’espère que nous défendrons et sauvegarderons collectivement la quête du savoir pur. Sinon, j’aurai peut-être signé la chronique d’une disparition annoncée.

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