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La langue dominante de la science

La langue dominante de la science

iStock.com / Luoman

Il est ironique de constater que, pour faire reconnaître à sa juste valeur la science française, les chercheurs francophones se voient devant la nécessité de publier en anglais. Cela peut paraître indigne, mais les faits confirment cette observation. » Ces paroles ont été prononcées en 1977 par Peter K. Aborn, alors vice-président de l’Institute For Scientific Information, dans le cadre d’un Colloque international sur l’avenir du français dans les communications scientifiques et techniques. Elles étaient vraies à l’époque et elles sont encore plus vraies pour la plupart des universitaires francophones aujourd’hui.

Les faits sont en effet révélateurs. Selon les données colligées par la Chaire de recherche du Canada sur les transformations de la communication savante, seulement 0,5 % des publications scientifiques des chercheurs québécois dans les revues internationale pour l’année 2014 ont été réalisées en français en sciences naturelles et médicales et ce chiffre est de 9,4 % pour les sciences humaines et sociales. Ces données représentent une chute de 14,3 % depuis 1980 des publications en français pour les sciences naturelles et médicales et de 25,6 % en sciences humaines et sociales.

« Dans le domaine des sciences naturelles et médicales, le débat est clos. Si on ne publie pas en anglais, on n’existe pas comme chercheur », tranche le titulaire de la Chaire et professeur agrégé à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal, Vincent Larivière.

Le chercheur a examiné comment et pourquoi l’anglicisation se faisait également en sciences humaines et sociales. Il a ainsi analysé le corpus des articles de 1980 à 2014 indexés dans la base de données Web of Science de Thomson Reuters, qui comprend plus de 3 500 revues spécialisées.

« Les classements universitaires tiennent uniquement compte du nombre d’articles publiés dans les plus grandes revues et ce sont des revues en anglais. C’est une des grandes raisons pour lesquelles les universités nous incitent à publier en anglais. Comme universitaire francophone, il faut donc apprendre à faire de la rédaction académique dans une autre langue que notre langue maternelle », signale M. Larivière.

Le physicien Pierre Demers, décédé en janvier 2017 à l’âge de 102 ans, s’est battu durant toute sa carrière pour la reconnaissance de la recherche francophone. En 2015, en entrevue au Devoir, M. Demers dénonçait avec virulence le manque d’inté­rêt envers leur langue des chercheurs québécois et les invitait à faire des efforts pour redresser la situation. « Les ressources en langue française qui sont disponibles ne sont pas utilisées lorsqu’on formule et qu’on pense les problèmes scientifiques dans une autre langue », plaidait-il.

Les défis du fait français dans le monde académique préoccupent depuis longtemps l’ACPPU. Le Comité des francophones, qui relève du comité de direction, a contribué à améliorer les conditions de travail des universitaires francophones en organisant des conférences nationales et en guidant l’ACPPU dans l’adoption de politiques qui reconnaissent non seulement la part de travail accrue des francophones en milieu minoritaire, mais aussi la valeur de la diffusion de la recherche en français.

« L’obsession de plusieurs institutions pour les mesures et les classements a pour effet de diminuer la valeur accordée aux publications en français dans les décisions d’embauche et celles relatives à la permanence et aux promotions, précise le directeur général de l’ACPPU, David Robinson. Une publication ne devrait pas être évaluée sur la seule base de la langue dans laquelle elle a été écrite. »

L’ACPPU reconnaît également que la charge de travail des universitaires francophones travaillant dans des universités anglophones est accrue. Ces universitaires francophones sont souvent sollicités pour accomplir des tâches supplémentaires dont des traductions, de l’interprétation, de la communication et de la représentation. La politique suggère aux établissements postsecondaires de reconnaître la charge de travail supplémentaire demandé à certains membres de son personnel.

« Ces politiques sont très importantes dans un contexte où le recours à la bibliométrie accentue un problème déjà important, note la présidente du Comité des francophones de l’ACPPU, Blanca Navarro Pardiñas. Il est difficile de progresser au même rythme en publiant uniquement en français et les chercheurs se retrouvent devant un choix difficile. Il faut continuer à se battre pour faire reconnaître la valeur du français comme lan­gue de diffusion scientifique. »

Suzanne Huot n’aimerait rien de mieux que de publier en français et travailler plus souvent dans sa langue maternelle, mais plusieurs obstacles se dressent devant elle. Mme Huot occupe un poste de professeure adjointe en sciences du travail et ergothérapie à la faculté de médecine de l’Université de la Colombie-Britannique et ses travaux de recherche portent sur l’expérience des immigrants et des réfugiés d’expression française au sein des communautés francophones en situation minoritaire.

« La dissémination des résultats des recherches menées en français demande plus d’efforts, puisque les résultats doivent souvent être présentés en anglais, soit parce que les associations nationales de personnel académique n’offrent pas d’atelier en français à leur con­fé­rence annuelle ou que les attentes pour obtenir la permanence nous poussent à soumettre nos articles aux journaux académiques avec les plus hauts « facteurs d’impact », explique-t-elle. Il ne faut pas oublier que les publications en anglais sont importantes pour le développement de notre carrière, même si le public visé par la recherche est francophone. »

En plus d’être fortement encouragée à publier en anglais, Mme Huot a à composer avec la complexité de travailler en anglais entourée d’une majorité d’anglophones unilingues. Elle a de la difficulté à mettre sur pied une équipe de recherche, à avoir du mentorat ou à recruter des étudiants aux cycles supérieurs pour l’assister dans ses travaux. « Les systèmes des universités à l’interne sont en anglais, ce qui complique le processus de déontologie, par exemple. Les lettres d’information, le formulaire de consentement, les outils de recherche qui seront utilisés en français pour les participants, doivent tous être traduits afin d’être évalués à l’interne, ce qui rajoute beaucoup de temps et d’efforts avant même de pouvoir commencer nos travaux de recherche. »

Mme Pardiñas espère que la troisième conférence de l’ACPPU, qui se tient ce mois-ci à Ottawa, permettra d’établir des pistes de solution aux problèmes que vivent les universitaires francophones. « Nous voulons savoir quel a été l’impact des mesures d’austérité chez les francophones, souligne-t-elle. Plusieurs questions nous intéressent. Par exemple, quel est l’impact des mesures d’austérité dans les différents programmes offerts en français? Ou encore, à la suite des coupes dans les différents organismes subventionnaires et dans les universités, quelle est la place des chercheurs francophones au sein de la communauté de recherche du Canada? »

Cette dernière question préoccupe d’ailleurs Vincent Larivière. Au fil de ses recherches, il a constaté une lente dérive non seulement vers l’anglais, mais aussi vers des sujets de recherche de plus en plus éloignés de la réalité québécoise et canadienne. « On voit clairement qu’il y a eu des effets sur les objets d’étude, dit-il. On nous incite à publier dans les grandes revues internationales, mais ces revues sont en fait des revues nationales, soit britanniques ou américaines. Si je veux publier dans le American Journal of Sociology, par exemple, mes chances sont assez minces que cela les intéresse si mon article porte sur la société québécoise. Même chose si je veux publier dans le American Journal of Economics. J’aurai plus de chances qu’on publie mon article si je travaille sur la Banque fédérale que si mon objet d’étude est la Banque du Canada. La dualité linguistique de notre pays est très asymétrique. L’anglais est la langue internationale avec laquelle on peut converser autant avec nos collègues allemands que néerlandais ou américains, alors son pouvoir d’attraction est d’autant plus grand. »

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