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Les visages de la précarité

Les visages de la précarité

Ils s’appellent Tom, Sarika, Noureddine et Émilie. Ce pourrait être Rachelle, John, Taylor et Michel. Ou le collègue que vous venez de croiser sur le campus. Ou vous. Toutes ces personnes sont des professionnels hautement qualifiés qui ont, comme l’ensemble du personnel académique, un horaire très chargé conjuguant préparations de cours, enseignement, recherche, publication et service à la communauté.

Elles ont toutefois une particularité, celle d’être sous-payées et de ne pas savoir d’un semestre à l’autre si leur employeur les réengagera. Elles font partie du tiers du personnel académique des universités et collèges au Canada qui est contractuel, ce qui leur vaut d’être les visages de la précarisation croissante du travail dans le secteur postsecondaire.

« J’enseigne à temps partiel depuis trois ans et au début, je faisais mon doctorat, dit Émilie Bernier, qui donne quatre ou cinq cours de sciences politiques par année à l’Université d’Ottawa et à l’Université du Québec en Outaouais. Mon statut est précaire parce que j’ai peu d’ancienneté. J’ai de trois semaines à deux mois, c’est selon, pour préparer mes cours et je n’ai plus ma pareille pour organiser des cours à la dernière minute. J’ai beaucoup de stress, surtout parce que j’enseigne en français et que les cours donnés en français sont chaque année moins nombreux, contrairement aux cours en anglais. Il y a donc moins d’emplois pour les francophones. »

Tom Boogaart a des garçons jumeaux. Il enseigne l’histoire depuis 2004. Il vient tout juste de décrocher son premier contrat de longue durée, c’est-à-dire de trois ans, assorti d’une garantie d’au moins sept cours par année académique. « C’est vraiment difficile de faire de la recherche tout en donnant continuellement de nouveaux cours. Je suis en train d’écrire deux livres, mais je ne peux avoir un congé sabbatique pour les terminer », dit-il.

« J’ai besoin de régularité dans ma vie. L’administration doit se préoccuper davantage de ce que cela signifie de produire des connaissances et des conditions qui y sont propices, ajoute Émilie. Ce n’est pas un travail comme les autres. Les enseignants ont besoin de temps et de soutien. Je veux croire que notre mission est précieuse. L’université fonctionne comme une entreprise, alors que sa mission est à des années-lumière de celles des entreprises. L’enseignement est axé sur la carrière, pas sur le développement de compétences. »

Il y a déjà dix ans, l’ACPPU lançait la Semaine de l’équité d’emploi, un événement annuel ayant pour but de sensibiliser le public à la précarisation de l’emploi. Le personnel académique contractuel (PAC) est souvent invisible. Dans de nombreux établissements, les enseignants contractuels assument jusqu’à la moitié des cours, dans l’ombre. Sans bureau, sans téléphone, ils ne sont pas invités à participer aux travaux des comités et aux activités de service.

Les données tirées de l’Enquête sur la population active de Statistique Canada révèlent que depuis 1999, le nombre d’enseignants contractuels a augmenté de 100 % au Canada, comparativement à 14 % pour le nombre d’enseignants permanents. Les enseignants contractuels touchent les deux tiers de la rémunération par cours de leurs collègues permanents. Leurs contrats durent habituellement un semestre et ils ont la charge d’environ 50 % de tous les cours du premier cycle.

« Il est important que les membres du PAC puissent parler de leurs expériences avec leurs collègues, leurs étudiants et la communauté, soutient David Robinson, directeur général de l’ACPPU. Voilà pourquoi l’ACPPU a lancé la campagne Justice pour le personnel académique contractuel. Nous sommes tous concernés, et il nous faut travailler ensemble pour améliorer la vie sur les campus. »

Améliorer la vie de personnes comme Noureddine Mouelhi. Depuis 1986, Noureddine enseigne la philosophie dans diverses universités, à raison de huit ou neuf cours par année. « Trente et un ans plus tard et malgré une pleine charge de travail, je ne gagne pas encore un salaire décent, dit-il. Avant chaque semestre, je suis rivé à mon ordinateur pour voir si mes cours seront au programme. Les étudiants me demandent si j’enseignerai; ils veulent suivre mes cours. Pour eux, un enseignant à temps partiel et un enseignant à temps plein, c’est du pareil au même. J’aimerais tellement cesser de penser à l’argent et me préoccuper uniquement de former mes étudiants. »

Tom est bien d’accord. « Je me soucie beaucoup du développement de mes étudiants, et parce que leur réussite me tient à cœur, c’est comme si je faisais du bénévolat. Ils disent que je travaille à temps partiel, mais c’est faux. Je me lève à 5 heures du matin et je travaille 60 heures par semaine. »

L’ACPPU s’attend à entendre bien d’autres histoires semblables à une conférence sur le PAC qui se tiendra plus tard ce mois-ci à Toronto. Intitulée L’union fait la force, la conférence aura pour thème la nécessité d’assurer l’équité pour le personnel académique contractuel par la défense des intérêts, la négociation collective, le traitement des griefs et la mobilisation. « Nous ne cherchons pas seulement à bâtir un réseau solide, mais aussi à donner aux participants les outils de campagne nécessaires pour rétablir les bons emplois et travailler au bien public », déclare Sarika Bose, présidente du comité du personnel académique contractuel de l’ACPPU.

Sarika en connaît un bout sur l’organisation et la précarisation. Elle a des contrats d’enseignement à l’Université de la Colombie-Britannique depuis 18 ans et organise parallèlement des événements pour sensibiliser le public au travail précaire. « J’ai toujours été dans une situation précaire. Je manque de temps pour faire tout ce que je suis censée faire. J’enseigne beaucoup et je fais partie de plusieurs comités, alors j’ai de la difficulté à trouver quelques heures pour la recherche. Je travaille souvent le soir et les fins de semaine », dit-elle.

« Je ne suis pas rémunérée pour les travaux des comités, préparer un nouveau cours ou faire de la recherche, ajoute-t-elle. Nous devons définir une vision à long terme de l’université. Nous gaspillons des ressources en pensant, à tort, que les universitaires sont remplaçables. »

L’ACPPU préconise notamment la négociation collective pour faire avancer les choses. En 2016, désireux d’améliorer leurs conditions de travail, les enseignants contractuels de l’Université Wilfrid-Laurier ont voté pour la grève. Grâce à leur mobilisation, ils sont parvenus à combler l’écart salarial entre eux et d’autres groupes d’employés de l’Université et à obtenir des avantages payés par l’employeur.

« Nous devons utiliser la force de la négociation collective pour bonifier les conditions de travail du PAC et multiplier les parcours vers l’emploi permanent », affirme M. Robinson. Il souligne que la collecte de données fiables pour brosser un tableau complet de l’ampleur et de l’impact de l’emploi précaire est un défi de taille. L’ACPPU a lancé un sondage national pour combler certaines lacunes, mais ce ne sera pas assez, selon lui.

Sarika convient qu’il est important de recueillir des données, tout comme de bâtir un réseau de solidarité. « Nous sommes tous dans le même bateau et poursuivons les mêmes objectifs; nous avons tous à cœur de préserver l’université en tant qu’établissement d’éducation supérieure. Parce que je n’ai pas la sécurité d’emploi, je dois me censurer et enseigner des positions modérées. L’absence de sécurité d’emploi limite notre liberté académique et nous expose à ce que nos étudiants se fassent une fausse idée de nous », conclut-elle.

« Je me promène entre Montréal et Ottawa depuis des années, affirme Noureddine. J’ai donné des douzaines de cours. Chaque semestre, j’ai une pleine charge de travail, mais les enseignants contractuels ne sont pas respectés. C’est très stressant de toujours se demander si on aura un emploi et pendant combien de temps encore on pourra supporter la situation. Le temps est venu pour les universités d’investir dans les gens plutôt que dans les immeubles. »

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