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Le mot du président / Ode sur une urne académique

Le mot du président / Ode sur une urne académique

par James Compton

Je me rappelle très bien quand j’ai commencé à penser par moi-même. J’étais en deuxième année du premier cycle à l’Université Simon-Fraser. C’était en 1982 — oui, j’avoue mon grand âge — et le professeur de littérature romantique anglaise nous avait demandé de rédiger un court essai critique sur le poème de John Keats, Ode sur une urne grecque. J’étais pa-ni-qué. Après tout, qu’est-ce que je savais de la poésie, et des urnes? Rien.

Il nous était interdit de citer des sources secondaires et, bien sûr, de puiser dans les guides Coles. Nous devions nous frotter au texte. Penser par nous-mêmes, quoi. Je n’ai aucun souvenir de ma note, mais je me souviens très bien de la satisfaction que m’a procurée ce dialogue critique avec le poème. Avec le recul, et deux carrières à mon actif — journaliste et, aujourd’hui, professeur, je peux mieux apprécier à sa pleine valeur l’éducation en arts libéraux que j’ai reçue. « La puissance de la poésie, a écrit Samuel Coleridge, consiste à instiller dans l’esprit, par un seul mot peut-être, cette énergie qui oblige l’imagination à produire le tableau. » La passivité est l’ennemie de la réflexion, et c’est en lisant Keats, Shelly et Byron que j’ai commencé à intégrer cette précieuse leçon.

Tout cela m’est revenu dernièrement à la mémoire en lisant le procès-verbal de la ré-union du sénat de l’Université de Western Ontario. Ce n’est pas la qualité de la prose qui a attiré mon attention, car ce genre d’écrit n’est pas connu pour son style poétique. C’est plutôt la nouvelle selon laquelle le budget de la faculté des arts et des sciences humaines pour l’embauche de professeurs dans des fonctions limitées sera amputé d’un million de dollars, avec pour conséquence que certaines matières en rédaction et en langues ne seront plus enseignées à Western. La faculté offrira entre 450 et 500 cours l’an prochain, contre 577 auparavant.

C’est un coup dur, mais aussi « une tendance lourde dans toute l’Amérique du Nord », selon ce qu’a déclaré le doyen de la faculté au sénat. Certes, les facultés des arts et des sciences humaines à travers le continent font face à des compressions budgétaires et à une baisse préoccupante des inscriptions. Mais pourquoi devrions-nous courber l’échine? Il n’est pas inévitable que des cours qui sont l’essence même d’une éducation supérieure de qualité passent à l’abattoir.

Les mots employés pour justifier ces compressions sont étrangement familiers. « Nous sommes principalement préoccupés par notre déficit toujours croissant, puisque nos dépenses dépassent nos revenus », a écrit le doyen dans son rapport. Un autre exemple d’un discours d’austérité vide nous vient de l’Université d’État de New York (SUNY) à Stoney Brook : « Soucieux d’harmoniser stratégiquement le budget avec les priorités de l’Université, et d’accroître la transparence budgétaire, nous revoyons la manière dont nous préparons notre budget. Le nouveau processus vise à intégrer les principes clés (responsabilisation et transparence), définis par le comité des finances et du budget dans le projet Les 50 prochaines années, dans le cadre budgétaire actuel tout en harmonisant stratégiquement nos ressources avec les priorités stratégiques du campus. » Traduction? Les récentes compressions budgétaires font que les étudiants du premier cycle à Stoney Brook ne pourront plus se spécialiser en littérature comparée, en cinéma et en études culturelles, ou en arts de la scène.

Les arts et les sciences humaines ont fait l’objet d’un traitement semblable à l’Université de Manchester, au campus d’Albany de SUNY et à l’Université de Pittsburgh. Dans The Guardian, Francine Prose parle d’une « idéologie cachée ». Dans chaque cas, on se retranche derrière des chiffres sans âme, baromètres de l’utilité, pour dire qu’il n’y a rien d’autre à faire que d’encourager les unités académiques inquiètes à se réinventer pour devenir plus concurrentielles. L’utilitarisme est à la base de la gestion par centre de responsabilité, une variante populaire du gestionnariat prôné par Harvard, qui superpose un cadre d’analyse coûts-avantages à tout. Son accroche est « Every tub must have its own bottom » (chaque cuve doit avoir son propre fond). Les « tubs » sont les facultés et les écoles et celles-ci doivent être responsables de leurs résultats, dans une perspective strictement financière. La double mission au cœur du milieu académique, soit l’enseignement et la recherche, brille par son absence.

Nous devons rejeter l’utilitarisme hédoniste basé sur le calcul entre le plaisir et la peine, ainsi que l’« égoïsme psychologique » qu’il engendre dans le milieu académique. C’est une tâche plus difficile qu’il n’y paraît, parce que l’université néolibérale d’aujourd’hui récompense la compétition individuelle et punit la non-conformité. Les jeunes professeurs et contractuels académiques le savent bien, eux.

Petit rappel : la racine latine du mot université est « univeritas », qui signifie « tout le monde ». Nous ne sommes pas une série de facultés isolées. Nous faisons partie d’une grande communauté. Les problèmes des facultés d’arts et de sciences humaines sont aussi les nôtres. Ils découlent d’une économie politique commune dans laquelle le financement public de l’éducation post-secondaire s’est effrité. Les droits de scolarité représentent aujourd’hui 50,2 % des revenus de fonctionnement prévus par l’Université Western en 2017-2018. L’engagement de l’État à l’égard de l’éducation supérieure a cédé la place à l’autopromotion de stratégies de marque vides et à la rivalité financière.

Ne laissons pas les programmes en arts et en sciences humaines se faire concurrence. Sans leur sagesse, nous ne sommes plus une université. Keats m’a aussi appris cela.

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