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Entrevue / Samuel Dunietz

Entrevue / Samuel Dunietz

Samuel Dunietz est analyste de programmes/politiques principal à l’Education Policy and Implementation Center de la National Education Association et s’intéresse aux questions relatives à l’enseignement supérieur et à la main d’œuvre. Ses recherches et travaux stratégiques portent entre autres sur l’accès équitable à l’éducation postsecondaire de haute qualité, la dette étudiante, les mesures de protection de la permanence et de la recherche chez le personnel enseignant et les programmes postsecondaires de formation technique et professionnelle.

Aux États-Unis, des assemblées législatives d’État s’en prennent à l’éducation postsecondaire. Que se passe-t-il?

Ces dernières années, et surtout ces derniers mois, des attaques politiques concertées, menées contre la liberté académique et les activités de DEI (diversité, équité et inclusion), menacent de nuire à certains aspects de la démocratie et de vider les établissements postsecondaires de leur personnel enseignant. Mais les États-Unis ne sont pas les seuls à se heurter à ce phénomène. Les régimes autoritaires du monde entier cherchent de plus en plus à faire taire leur milieu académique. Aux États-Unis, ces attaques politiques ont pour but d’affaiblir le pouvoir collectif des syndicats et leur capacité de faire de l’organisation en réduisant au silence les professeures et professeurs permanents et en limitant les mesures de protection de la liberté académique et de la gouvernance partagée.

Dirigée par le gouverneur républicain Ron DeSantis, la Floride offre un bel exemple de la menace qui plane actuellement sur la liberté académique. Dans le projet de loi 999 de la chambre des représentants de l’État, et son pendant sénatorial, le projet de loi 266, les législatrices et législateurs proposent de changer les normes et les pratiques touchant la liberté académique, la permanence et la gouvernance partagée en établissant ce qui peut et ne peut pas être enseigné. Pendant ce temps, le projet de loi 1445 de la chambre des représentants et son pendant sénatorial, le projet de loi 256, ciblent les syndicats du secteur public comme ceux des enseignantes et des enseignants, pour interdire la déduction automatique et volontaire des cotisations syndicales des chèques de paie des membres tout en menaçant de révoquer l’accréditation de tout syndicat dont la proportion de membres payants n’atteint pas 60 % .

Les législatrices et législateurs veulent imposer ou interdire certains cours, prioriser une éducation néoclassique axée sur la civilisation européenne occidentale, cesser de financer les activités de DEI et s’emparer des processus relatifs à l’embauche, à la permanence et aux griefs. Les différends contractuels opposant l’administration, composée de personnes nommées par le gouvernement, et le personnel enseignant ne feraient plus l’objet d’arbitrage. L’administration serait en mesure de prendre des décisions unilatérales.

Comment les syndicats de personnel académique luttent-ils contre cette ingérence politique?

Quand l’organe de direction du State University System of Florida a annoncé l’apport de modifications réglementaires aux systèmes de permanence et de gouvernance partagée, les membres affiliés de la National Education Association (NEA) se sont roulé les manches. Ils ont téléphoné et ont écrit aux législatrices et législateurs, et organisé des assemblées publiques et des conférences de presse virtuelles. Ils ont lancé des campagnes dans les médias sociaux, dont des activités diffusées en direct, pour renforcer les relations entre les membres et leurs syndicats. Ils ont créé des pétitions nationales et demandé aux personnes les soutenant de téléphoner et d’écrire à leurs élus. Cette pression a obligé le système à reporter et à modifier sa réglementation. L’action collective fonctionne.

La NEA a aidé à intenter des poursuites pour contester les projets de loi non constitutionnels qui limitent la liberté académique. Elle a collaboré à certaines de ces poursuites avec des groupes voués aux initiatives d’équité et à la liberté académique, comme la National Association for the Advancement of Colored People Legal Fund et l’American Civil Liberties Union of Florida.

La NEA mène une campagne de recrutement d’envergure avec le soutien de ses affiliés et d’autres syndicats. Elle a aussi amorcé la transition du système actuel de déduction automatique des contributions des membres à un nouveau système contrôlé par le syndicat. À l'échelle fédérale, elle appuie des politiques qui assurent la sécurité économique du personnel académique, et des étudiantes et des étudiants de cycles supérieurs.

Pourquoi est-il important de défendre la liberté académique?

Pour assurer la poursuite du discours de la démocratie et le maintien d’une société libre, il est essentiel que le personnel enseignant et les établissements postsecondaires puissent mener leurs activités sans ingérence politique et innover en toute sécurité. Aux États-Unis, la majorité du personnel académique ne bénéficie pas de la protection de la permanence, qui connaît un déclin constant pendant que les taux de personnel enseignant auxiliaire ou de réserve augmentent. La liberté académique est une nécessité que la permanence protège, mais que peuvent aussi aider à assurer les conventions collectives. Les établissements postsecondaires savent qu’ils ne peuvent pas attirer de gros talents et des recherches de pointe sans liberté académique.

Si le Texas adoptait son projet de loi sénatorial 18 par exemple, le processus d’examen des professeures et professeurs permanents serait revu et plusieurs autres États seraient tentés d’emboîter le pas. Mis à part les arguments idéologiques, le fait de s’en prendre à la permanence nuira aux établissements touchés en entraînant l’exode de leurs cerveaux. Nous commençons à le voir en Floride, que le personnel enseignant quitte peu à peu parce que l’État n’offre plus d’avantages à long terme sur le plan de la carrière et des recherches.

Au Texas, les législatrices et les législateurs veulent créer un fonds de dotation de plusieurs milliards de dollars pour appuyer les universités de recherche émergentes et améliorer les classements à l’échelle nationale. Le fait d’interdire les bureaux de la diversité et d’affaiblir le système de permanence aurait l’effet contraire et limiterait la capacité de ces écoles de recruter du personnel enseignant « vedette ». De plus, les comités d’accréditation pourraient ne pas respecter les règles relatives à la permanence, à la liberté académique ou à la diversité si elles entrent en conflit avec les lois de l’État, ce qui pourrait entraîner une crise immédiate sur le plan de l’accréditation de programmes d’études et d’établissements.

Qu’en est-il du débat sur l’idéologie dite woke?

Les républicains ont eu beaucoup de succès politique en s’attaquant au wokisme. La classe politique fait souvent un usage erroné des termes comme « wokisme » et « théorie critique de la race », en les étendant à tout ce qui concerne la race, l’équité homme-femme ou le démantèlement des iniquités systémiques et organisationnelles. La législation anti-woke continuerait de miner la liberté d’expression du personnel enseignant, qui tente d’éviter toute apparence d’orientation des croyances relatives à une variété de sujets délicats couramment abordés en classe.

Dans les faits, le projet de loi sénatorial 16 du Texas et d’autres projets de loi semblables de la Floride bâillonnent le personnel académique en l’empêchant de parler ouvertement de questions ou de points de vue spécifiques relatifs à la race et au racisme qui sont fondés sur des faits historiques se répercutant encore aujourd’hui sur la vie des personnes noires. Le projet de loi sénatorial 17 propose même de dissoudre les programmes relatifs à la diversité des universités publiques, et la perte possible de financement fédéral que cela pourrait entraîner est source de grandes préoccupations.

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