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Le mot du président / À propos de nos impôts, du bon sens et de la valeur d’une université

Le mot du président / À propos de nos impôts, du bon sens et de la valeur d’une université

Par James Compton

« Les impôts, c’est du vol. » Dernièrement, j’ai croisé à l’aéroport d’Ottawa un homme qui arborait fièrement sur sa veste sport un macaron affichant ce slogan. J’ai éprouvé une forte envie de le corriger, mais je me suis retenu. Non, je n’allais pas lui répondre que « la propriété, c’est du vol ». Je n’ai pas l’esprit anarchiste. J’aurais toutefois voulu lui dire que « les impôts sont le prix de la civilisation ». Cela aurait fait preuve d’un bon sens plus conforme à la réalité historique.

Cette rencontre m’a fait réfléchir. Nous devons nous insurger contre « l’ahistoricisme radical » à l’origine d’un tel slogan. Selon l’historien Ian McKay, « l’ahistoricisme radical sous-tend l’individualisme acquisitif omniprésent dans [la société] parce qu’il écarte toute possibilité que le militantisme moderne soit lié à des militantismes du passé ».

Nous avons accès à un large éventail de services publics : le réseau routier, les soins de santé et le système d’éducation publique, indispensable pour former des citoyens qui, par leur engagement et leur esprit critique, assurent la pérennité de la société civile. Ces services ne viennent pas du ciel, pas plus qu’ils ne sont dus à la générosité de riches philanthropes. Ils sont nés de besoins et d’efforts collectifs — les réalisations sociales auxquelles faisait allusion le précédent président des États-Unis, Barack Obama, dans sa phrase : « Si vous avez une entreprise, vous ne l’avez pas bâtie. » Les adversaires politi­ques qui l’ont accusé de s’engager dans une soi-disant « lutte des classes » se sont rendus coupables de l’ahistoricisme radical auquel nous devons nous opposer.

« L’impôt, avance Thomas Docherty, est un indicateur de l’engagement individuel à l’égard de la sphère publique et du bien commun. Certaines personnes sont économiquement favorisées, pour toutes sortes de raisons, dans leur société. La logique d’un système juste et progressiste veut qu’elles contribuent davantage à la société qui les a maintenus dans cette situation. »

Ce contrat social, qui s’est imposé après la Deuxième Guerre mondiale, est à l’origine du système d’éducation postsecondaire moderne voué au partage des connaissances et des opportunités avec le plus grand nombre possible. De retour au pays, des milliers de soldats ont profité du soutien financier et des bourses offerts aux anciens combattants. L’un d’eux, un décrocheur du secondaire à Vancouver, écrirait The Vertical Mosaic. À l’adolescence, John Porter avait quitté l’école pour subvenir aux besoins de sa famille pendant la Grande Dépression. Une fois démobilisé, il a obtenu un doctorat et rédigé ce qui allait devenir un classique sur les inégalités sociales au Canada.

Le savoir n’est pas un avantage privé mesuré seulement à l’aune du revenu après l’obtention du diplôme. Cette vision ahistorique est le produit de l’idéologie de l’individualisme acquisitif qui s’est malheureusement répandue dans nos universités au cours des trente dernières années. Étudiants et enseignants sont de plus en plus encouragés à se livrer concurrence pour décrocher les rares subventions de recherche, remporter les prix de popularité ou acquérir du renom sur Twitter — autant de manifestations d’appréciation de la marque. Dans cet environnement, la valeur est ramenée à un chiffre ou à une notoriété. Ce changement de paradigme a modifié en profondeur le mode de gestion de l’université et explique en partie l’indifférence flagrante de la plupart des administrations universitaires à l’égard des conditions de travail des professeurs contractuels, qui sont aujourd’hui considérés, sur le plan fonctionnel, comme une « main-d’œuvre socialement inutile » dans la production de la valeur.

Un renversement fondamental est survenu à l’université : la production et le partage des biens publics ont été supplantés par la course à l’enrichissement personnel. « Notre ascendant intellectuel, soutient Thomas Docherty, n’a pas cédé le pas à la primauté des banques. Nous sommes plutôt devenus complices de la commercialisation du savoir et de la monétisation de l’activité intellectuelle. » Dans un environnement intellectuel aussi déformé, le recteur d’une université peut donner son nom à une nouvelle école polytechnique, même si son leadership est contesté dans un vote de défiance par 94 % des professeurs syndiqués. Oui, c’est déjà arrivé.

Pour sortir de cette situation difficile, nous devrions commencer par dénoncer l’anti-intellectualisme du « gros bon sens ». Nous devrions nous élever publiquement, haut et fort, contre des idées comme « Les impôts, c’est du vol. »

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