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Entretien / Natalie Zemon Davis

Entretien / Natalie Zemon Davis

Michael Graydon

Natalie Zemon Davis est professeure d’études médiévales, professeure auxiliaire d’histoire et d’anthropologie et agrégée supérieure de re­cherche en littérature comparative à l’Université de Toronto. Chercheuse, auteure et militante à l’esprit visionnaire, elle a écrit huit livres et est conseillère historique pour des films et des pièces de théâtre, y compris le film inspiré de son ouvrage révolutionnaire Le retour de Martin Guerre, publié en 1982. Dernièrement, elle s’est jointe à ceux qui ont exhorté le gouver­nement fédéral à mettre en application les re­commandations de l’Examen du soutien fédéral aux sciences.

L’anticonformisme de vos recherches et de votre écriture vous a valu les éloges des spécialistes, mais aussi l’attention d’un public beaucoup plus vaste. Comment expliquez-vous votre style?

En tant qu’historienne, mes sujets d’intérêt sont les sociétés, les femmes et la fa-mille. Je me suis toujours efforcée de bien écrire et j’aime penser que je suis une raconteuse parce que mes écrits rejoignent les gens. J’ai axé mes recherches sur la vie des paysans, des femmes et des opprimés entre les XVIe et XVIIIe siècles, un sujet qui avait été relativement peu exploré avant. Mon style a évolué; aujourd’hui, mon approche historique est fortement agrémentée d’anthropologie et de littérature, parce que je suis passionnée depuis des décennies à la fois par les interrogations des anthropologues et par le souci de la langue et du style qu’ont les écrivains.

Qualifieriez-vous certains de vos livres de « fiction historique »?

Non, pas de fiction. Mes écrits doivent être fondés, jusqu’à un certain point, sur des faits du passé. Si je ne suis pas certaine de la véracité de ce que j’écris, je dois, contrairement à l’auteur de fiction, recourir à des mots ou expressions comme « peut-être », « nous pouvons penser que » ou, mon favori, « assurément ». Si j’ai vraiment des doutes, je pose une question : « Nous ne savons pas, mais pourrions-nous penser que …? » Je crois que ce moyen me permet d’élargir la réflexion sur le passé. J’essaie vraiment de reproduire les meilleurs éléments du style propre à la fiction, mais je n’écris pas de livres de fiction! J’aime beaucoup les citations, j’en inclus tout le temps, mais uniquement des citations de sources primaires.

Votre démarche a trouvé un écho chez de nombreuses personnes et votre travail a été maintes fois récompensé, notamment en 2010 par le Prix inter-national Ludwig-Holberg décerné par la Norvège pour des recherches exceptionnelles en sciences humaines, et en 2012 par la Médaille nationale des sciences humaines que vous ont présentée Barack et Michelle Obama. Qu’est-ce que ces récompenses signifient pour vous?

J’ai été très contente de recevoir le Prix Holberg parce qu’il était un lien avec les érudits du monde entier, et aussi parce qu’il a été décerné à une femme et que cela a été important pour les femmes scandinaves. J’étais heureuse de représenter quelque chose. La médaille des États-Unis a été un événement très spécial, parce que je l’ai reçue des mains du président Obama, et de Michelle, et ça a été un moment extraordinaire pour moi. L’idéalisme et la dignité qui ont caractérisé leur passage à la présidence m’ont impressionnée. Et le Président a fait un magnifique discours.

Pendant la « peur rouge » des années 50, votre mari, Chandler Davis, et vous viviez aux États-Unis et vous avez été pris dans la tourmente. Vous avez perdu vos passeports pendant des années, votre mari a été emprisonné brièvement et aucune université américaine ne voulait l’engager par la suite. Comment avez-vous surmonté tout cela?

Quand Obama m’a remis la médaille, c’était comme si le gouvernement bouclait la boucle. C’était un beau geste, mais aussi un peu ironique. Quand on nous a enlevé nos passeports, j’ai dû interrompre mes recherches en France alors, pour terminer ma thèse, je suis allée consulter les bibliothèques de livres rares aux États-Unis. Puis, l’Université de Toronto nous a offert des emplois dans les années 60 et l’ACPPU nous a aidés à entrer au Canada après que la procédure d’immigration eut été retardée. L’achar­nement mis à défendre notre cause par le secrétaire général de l’époque à l’ACPPU, J.H. Stewart Reid, a été déterminant.

Pouvez-vous tracer un parallèle entre le maccarthysme dont vous avez été victime et le climat actuel aux États-Unis?

Je pense que la situation aux États-Unis est très grave. Bien sûr, c’est un groupe différent qui est ciblé aujourd’hui — les immigrants. L’état de la liberté académique sur les campus est aussi très préoccupant. Il semble que les choses sont pires que dans les années 50 et les médias sociaux amplifient tout. La rhétorique axée sur le blâme est plus enflammée aujourd’hui.

Vous avez joint votre voix au chœur de spécialistes qui demandaient plus de financement pour la recherche fondamentale. Pourquoi estimez-vous que c’est important?

En sciences humaines et sociales, pour libérer la créativité et réaliser des progrès, il faut sortir des sentiers battus. Si vous voulez simplement enrichir les archives, c’est bien. Mais si vous voulez faire avancer les connaissances dans un domaine pour en faire profiter les érudits, mais aussi l’ensemble de la société, vous devez être prêt à soutenir de nouvelles avenues de recherche. Pour cela, il faut être disposé à prendre des risques.

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