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Le mot du président / L’université prométhéenne désenchaînée

Le mot du président / L’université prométhéenne désenchaînée

Par James Compton

Qu’est-ce qui nourrit l’espérance de changements positifs dans le secteur de l’éducation postsecondaire? Pour le savoir, devrions-nous regarder à l’horizon et avoir confiance dans un brillant avenir? Ou faire un arrêt sur image et retourner en arrière, pour comprendre notre parcours et ainsi éviter de fâcheuses conséquences imprévues?

J’ai réfléchi dernièrement à ces questions à la lumière du baratin incessant des marchands de l’entrepreneuriat sur les campus. Les moyens choisis sont divers : séminaires sur la collaboration avec des « partenaires » du milieu des affaires, conseils sur une exploitation efficace des médias sociaux pour faire connaître ses recherches, occasions de « réseautage » avec d’autres universitaires, présentations sur une multitude de nouveaux services technologiques en ligne — allant des vidéos promotionnelles à la plateforme d’externalisation ouverte d’Amazon, Mechanical Turk. Chaque fois, le message est martelé sur un ton positif à la « oui, je le peux ». Le cri de ralliement « Joignez-vous à nous pour créer le meilleur des mondes » résonne sur tous les campus.

« Où est le mal? » demandez-vous. Tout changement envisagé dans l’intérêt public doit, au départ, être réalisable. Certes, une attitude négative dessert le changement. Nous devons toujours lutter contre le cynisme, cet agent de paralysie sociale.

Néanmoins, dans le cas présent, nous ferions bien de nous remémorer le mythe antique de Prométhée — une légende sur le sort de l’humanité et de la connaissance. Prométhée (dont le nom signifie « le prévoyant ») et son frère Épiméthée (« qui réfléchit après coup ») étaient des Titans à qui le dieu grec Zeus avait confié la mission d’imprégner les hommes et les animaux de leurs caractéristiques uniques. Prométhée façonne l’homme dans l’argile et, plus tard, il défie Zeus en volant le feu (tekhnè) et en le donnant aux humains. En représailles, Zeus l’enchaîne à un rocher sur le mont Caucase, où un aigle dévore chaque jour son foie, qui se régénère la nuit. Zeus envoie aussi un cadeau à Épiméthée : Pandore (« ornée de tous les dons »), la première femme, qui apporte une jarre. Faisant fi du conseil de Prométhée, Pandore ouvre la jarre et libère ainsi tous les maux du monde. N’y reste que l’espérance.

Il existe de nombreuses versions du mythe de Prométhée. Dans Prométhée enchaîné, le dramaturge grec Eschyle donne le feu aux hommes, mais aussi la science, la médecine, l’agriculture et les arts culturels, soit les fondements de la civilisation humaine. Il va encore plus loin et fait dire à Prométhée : « Dans les hommes, j’ai placé les espérances aveugles. »

La création et la diffusion de la connaissance, qui sont la mission fondamentale de l’université, ont été des catalyseurs du progrès culturel et scientifique et continueront de l’être. Toutefois, nous ne devons pas être les jouets d’une espérance illusoire, démesurément orgueilleuse. C’est pourtant ce à quoi nous invitent les sirènes des slogans promotionnels. Ne confondons pas la diffusion de la connaissance par la communauté savante et la reconnaissance de la marque, qui repose sur un optimisme illimité, ancré dans une fixation perpétuelle sur le présent.

Nous ressentons souvent un malaise devant la vraie connaissance — de soi, de la société, de la nature. Il n’est pas facile de contester des convictions intimes, d’être forcés d’examiner les prétentions fondamentales, les idées reçues et l’histoire. Des formules vides de sens, comme « en nous tournant vers l’avenir » (une expression en vogue rattachée au gestionnariat utilitariste), sont symptomatiques du problème. La vacuité de la formule est une précaution rhétorique. La prochaine fois qu’une personne en autorité commencera son allocution par « Alors que nous nous tournons vers l’avenir », posez-vous deux questions : 1) faute d’une machine à voyager dans le temps, avons-nous un autre choix? 2) pourquoi ne devrions-nous pas nous tourner vers le passé?

Le refus d’un examen rétrospectif a pour corollaire la négation des bienfaits, pour la société, d’un regard prospectif. Face à des problèmes comme la croissance du personnel académique contractuel précaire ou le manque de renouvellement des professeurs sur les campus, l’espérance réelle de changement s’incarne dans notre capacité à contester la fixation sur le présent du discours-spectacle promotionnel et sur son invariable promesse — « ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît ». Une chose est vraie : vous aurez beau fixer indéfiniment les yeux sur l’horizon, vous ne vous en approcherez jamais.

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