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La valeur des arts libéraux

La valeur des arts libéraux

Liberal arts
iStock.com / heathernemec

Hannah Peck et sa meilleure amie Jane Keller personnifient assurément l’étudiant de premier cycle type. Les deux jeunes femmes de 19 ans originaires d’Ottawa abordent avec enthousiasme leur deuxième année universitaire à Montréal, la première à Concordia et la seconde, à McGill, avec la perspective de suivre une palette de cours en arts.

« Je me suis inscrite en arts et sciences pour ne pas être confinée à un domaine, déclare Hannah Peck. J’ai tout le loisir d’explorer différentes matières et de découvrir mes passions. »

Explorer, peut-être, mais de là à préférer le droit des affaires et l’algèbre à l’histoire de la musique pop en Grande-Bretagne : la première année s’est révélée … passionnante! Son amie Jane abonde dans le même sens : le programme des arts à McGill lui a permis de confirmer ce qu’elle aimait, mais aussi, chose surprenante, de faire de toutes nouvelles associations, de s’ouvrir à des perspectives inhabituelles, de se découvrir des intérêts insoupçonnés.

Elles ne s’y attendaient pas. C’est pourtant le dilemme éternel de la jeunesse : comment découvrir le monde, cerner ce qui nous fait vibrer, pour ensuite bâtir une carrière intéressante?

Comme si cet ambitieux programme ne suffisait pas, les diplômés du niveau secondaire et collégial sont, depuis quelques années, l’objet d’intenses pressions pour qu’ils fassent des études supérieures en science, technologie, ingénierie ou en mathématiques (STIM), plutôt qu’en arts libéraux. Des pressions accentuées par certains employeurs et politiques qui appellent avec véhémence à un relèvement de la compétitivité du Canada sur la scène mondiale.

Le parcours des étudiants du secondaire jusqu’à la fin du postsecondaire et à leur transformation en citoyens productifs et pourvus d’un bon emploi a pris dernièrement des allures de vol sans escale entre les études en STIM et un emploi stable et bien rémunéré. Ce lien direct fait abstraction des expériences productives, pouvant même déboucher sur de bons emplois, le long de chemins qui ne sont pas tout tracés : la philosophie, l’histoire de l’art ou même la musique pop britannique.

Si Hannah Peck et Jane Keller résistent, d’autres étudiants — peut-être soutenus par des parents inquiets — ont écouté le chant des sirènes. Selon les données de Statistique Canada pour la période 2005-2015, les inscriptions au Canada ont augmenté de plus de 32 % dans les STIM, mais de moins de 17 % seulement dans les sciences humaines et sociales. Toutefois, l’écart entre les taux de diplomation demeure serré : hausse de 36 % dans les STIM et de 31 % dans les sciences humaines et sociales.

« Plus d’étudiants s’engagent dans des études de premier cycle pour trouver ce qui les passionne, déclare la directrice de la recherche et de l’action politique à l’ACPPU, Pam Foster. Le monde leur appartient et l’offre de programmes d’études devrait refléter la même ouverture et la même inclusion. »

Néanmoins, partout en Amérique du Nord, les budgets en sciences humaines et sociales ont été amputés, entraînant une diminution de l’offre de cours et des inscriptions.

En même temps, les gouvernements et les organismes subventionnaires sont incités à définir des politiques sur l’éducation qui ont une « pertinence » sur le marché du travail.

Le Conference Board du Canada conclut dans un rapport qu’il ne suffit pas d’augmenter le nombre de diplômés et qu’au Canada, les réformes du financement et de l’orientation de l’éducation doivent viser les disciplines qui appuient la nouvelle économie du savoir. Il a comparé le classement en 2010 des diplômés canadiens en STIM et celui de leurs pairs de 16 pays comparables, et a attribué la note C au Canada.

Continuant sur sa lancée, le Conference Board avance que le Canada devra mettre en place des politiques et des stratégies appropriées pour assurer le développement, la diffusion et la commercialisation des innovations des diplômés en STIM.

Beaucoup pensent aujourd’hui que l’adéquation entre l’éducation et le « processus d’innovation » est une finalité; ils supposent que la priorisation des STIM est, de façon prévisible, porteuse d’emplois, de productivité et d’un avenir sûr pour l’économie canadienne.

« On s’est mis à penser que des compétences pratiques, spécialisées, acquises au collège, ou à l’université en sciences et en génie, offraient plus de garanties d’emploi aux étudiants, soutient le directeur général de la Fédération des sciences humaines, Gabriel Miller. On a alors eu l’impression que les sciences humaines étaient un peu anachroniques, des disciplines passionnantes certes, mais qui ne permettaient pas vraiment de gagner sa vie. »

De nombreux professeurs et établissements d’enseignement s’élèvent contre l’équation faite entre innovation et STIM, au mépris de toutes les autres disciplines.

La vice-rectrice associée à la recherche et professeure de sociologie à l’Université de Lethbridge, Claudia Malacrida, explique que l’Université a choisi depuis longtemps l’éducation libérale comme modèle d’éducation.

« Bien sûr, c’est difficile de voir les études religieuses comme le tremplin vers une carrière », admet-elle. Mais son université tente de corriger cette perception en faisant parti­ciper des étudiants en sciences humaines, en sciences sociales et en arts à des projets de recherche et de développement communautaire.

« En s’impliquant dans ces projets, les étudiants enrichissent leur expérience académique et s’intègrent mieux à la communauté; ils peuvent tisser les liens qui leur permettront d’associer, même indirectement, les études et la carrière », souligne-t-elle.

Mme Malacrida, qui a également fait partie du Comité consultatif sur l’examen du soutien fédéral à la science fondamentale au Canada, ne mâche pas ses mots lorsqu’elle parle de la tendance à « fétichiser l’innovation ».

« J’entends par là que seules les recherches et les enquêtes qui ont pour but de produire un gadget pour faciliter la vie des gens sont valorisées. Pourtant, bien des travaux motivés par la simple curiosité ou entrepris pour repousser les frontières des connaissances donnent lieu, 15 ou 20 ans plus tard, à une découverte importante », ajoute-t-elle.

Une lueur d’espoir se profile peut-être à l’horizon. Il semble en effet que le vent tourne et balaie le mépris affiché à l’égard des titres de compétences en arts et en sciences humaines et sociales. Même si les disciplines des STIM sont souvent associées à des emplois très lucratifs, on n’a pas observé de ruée des étudiants vers l’un ou l’autre parcours. À l’heure actuelle, environ la moitié des étudiants et des professeurs de niveau postsecondaire au Canada étudient et enseignent dans d’autres disciplines que les STIM, d’après M. Miller.

« Les gens ont soif de connaissances générales, fait remarquer Mme Malacrida. Leur désir d’apprendre est motivé par une curiosité que ne satisfont pas des enseignements plus circonscrits, axés sur le résultat et compartimentés par discipline. »

La prétendue longueur d’avance des diplômés en STIM sur le marché du travail ne tient pas non plus la route. Tous les sondages menés par des sites web de recherche d’emploi comme Workopolis indiquent que les employeurs accordent plus de valeur aux compétences « générales », comme le sens de la communication, les habiletés de leadership, l’esprit analytique et la perspicacité en matière de service à la clientèle.

Certains avancent maintenant qu’il serait bon de s’orienter vers une éducation STIAM (STIM plus les arts). Michael Litt s’est adressé au sommet pour faire valoir cette position.

Cofondateur et PDG de la plateforme vidéo de marketing Vidyard, il a parlé ouvertement sur son blogue de la nécessité que son industrie embauche des diplômés de disciplines autres que les STIM. « Chez nous, et dans de nombreuses autres entreprises technologiques, les développeurs forment seulement de 15 à 25 % de l’effectif. En pleine explosion, les technos peinent à recruter des gens ayant des compétences générales, pas des forts en génie. Selon mon expérience, les emplois vraiment irremplaçables — dans l’avenir mais aussi aujourd’hui — sont ceux qui combinent les arts et la science. »

Devant les caméras de la télévision, il a formulé les mêmes propos à des émissions comme On the Money sur CBC, où il a bavardé avec l’animateur Peter Armstrong sur la renaissance d’une éducation véritablement axée sur les arts libéraux. Il a également exprimé ce point de vue avec énergie au premier ministre Trudeau à sa récente visite du siège social de Vid­yard à Kitchener.

Ce renouveau d’intérêt pour les disciplines des STIAM enthousiasme les étudiants comme Hannah Peck et Jane Keller. Les deux jeunes femmes n’ont peut-être pas encore arrêté leur choix de carrière, mais elles parlent couramment l’anglais et le français et passent haut la main les cours d’anglais, d’algèbre et de diverses autres matières.

« Je vais peut-être avoir un diplôme en commerce, dit Jane Keller, d’un ton songeur. Mais je ne sais pas trop, j’aime apprendre tellement de choses. C’est encourageant de savoir que les employeurs vont accorder à mes aptitudes en communication peut-être même plus de valeur qu’à mes compétences techniques. »

Mme Malacrida renchérit : « Ce sont des domaines importants et il serait peut-être bon que tous s’y initient au moins. Ils donnent une éducation solide, forment de bons travailleurs et ouvrent d’excellentes perspectives à long terme qu’on ne peut nécessairement prédire. Il faut du temps pour connaître les retombées réelles d’une éducation éclairée et de la curiosité intellectuelle : soyons patients. »