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Entretien / Homa Hoodfar

Entretien / Homa Hoodfar

Université Concordia

Pour Homa Hoodfar, l’année 2016 a été un réel cauchemar. Arrêtée, puis détenue pendant 112 jours à la tristement célèbre prison d’Evin à Téhéran, la professeure d’anthropologie de l’Université Concordia aujourd’hui à la retraite a pensé qu’elle ne s’en sortirait jamais. Toutefois, elle a enfin recouvré sa liberté à la fin de septembre, grâce aux efforts diplomatiques du Canada, d’Oman, de l’Italie et de la Suisse, mais aussi à l’incroyable élan de solidarité chez le personnel académique. Le Bulletin s’est entretenu avec Homa Hoodfar de cette épreuve et de l’importance de la liberté académique.

Pourquoi, à votre avis, le gouvernement iranien vous a-t-il arrêté? La liberté d’expression et la liberté académique ne sont pas protégées adéquatement en Iran. Le gouvernement avait de la difficulté à accepter le sujet de ma recherche, qui est la place des femmes en politique. Même si je ne traitais pas particulièrement de la situation des femmes iraniennes, il s’est senti menacé. Ce n’était pas simplement une question de liberté académique ou de liberté d’expression. Les autorités étaient opposées à ma recherche, et c’est ce qui est vraiment alarmant. L’Iran n’est pas un cas isolé. D’autres pays ont la même peur du savoir. L’Égypte, par exemple.

Quel rôle la solidarité et le soutien de vos collègues ont-ils joué dans la décision de vous libérer? Les manifestations de solidarité et les lettres de la communauté académique de partout dans le monde ont eu un effet très important. Je dois ma liberté à ces actions. Cela me réchauffait le cœur de voir que des gens du Canada, mais aussi des États-Unis, de l’Indonésie, de la Corée, de Hong Kong, du Sri Lanka, du Bangladesh, du Nigéria, du Sénégal, etc., me soutenaient. Cette solidarité a été un facteur capital dans l’obtention de ma libération par le gouvernement canadien.

Pourquoi devons-nous défendre la liberté académique? La liberté académique s’inscrit dans le concept plus vaste de la liberté d’expression, un droit de la personne fondamental. La liberté académique assure l’indépendance de la recherche, surtout dans les domaines des sciences humaines et sociales. Une société peut être à l’avant-garde sur le plan technologique, mais sans avancées sociales comparables, elle ne sera ni équilibrée ni épanouie. À preuve l’Iran. L’Iran dispose de capacités militaires et industrielles évoluées, mais la société iranienne est fortement réprimée. Dans les régimes totalitaires, les citoyens ne peuvent s’exprimer librement et la dissidence est étouffée. D’un côté, l’Iran peut s’enorgueillir d’énormes progrès scientifiques et technologiques, et de l’autre, dénier le droit à la vie privée à ses citoyens, et même espionner ses citoyens sans devoir obtenir une ordonnance d’un tribunal, parce qu’aucune loi ne protège la population iranienne. Le gouvernement iranien m’a espionnée, en lisant mes courriels, en écoutant mes conversations téléphoniques et en fouillant dans mes comptes bancaires. À ses yeux, il ne faisait rien de mal.

Voyez-vous des parallèles entre ce qui vous est arrivé et la répression qui s’est abattue dernièrement sur le personnel académique en Turquie? Oui, même si la situation du personnel académique en Turquie est plus dramatique en raison du coup d’État. C’est exactement ce qui m’est arrivé. On m’a dit que mes travaux étaient un appel à la révolution. En Turquie, le coup d’État raté sert de prétexte pour réprimer les professeurs, particulièrement ceux qui prônaient une solution pacifique à la guerre civile avec la minorité kurde. Le gouvernement tente de faire pression sur les chercheurs dont les travaux vont à l’encontre du discours officiel en les accusant de trahison ou d’un autre délit très grave. Pour ma part, on m’a dit que j’avais perturbé les élections en tentant d’encourager les femmes à voter. C’est un beau compliment. J’aurais aimé que cela soit vrai. J’étais là, c’est un fait. Mais je n’ai parlé à aucun dirigeant ou candidat, et je n’ai même pas voté. Cependant, il s’avère que la place des femmes en politique est un des sujets de recherche qui m’intéressent. C’est pour cela qu’on m’a emprisonnée.

Quand on examine votre histoire, on saisit facilement l’importance du féminisme dans des pays comme l’Iran ou l’Égypte. Pensez-vous encore que le féminisme est aussi important en Amérique du Nord? La raison d’être du féminisme n’est pas d’atteindre des objectifs, mais d’amener les femmes à prendre conscience de leurs droits qui, autrement, pourraient être perdus. Certains endroits retirent souvent les droits plus directement que d’autres. Dans le passé, l’égalité des sexes a été le principal cheval de bataille du mouvement féministe. Aujourd’hui, nous revendiquons des chances égales pour tous, nous voulons bâtir une société juste, exempte de discrimination. Craignez-vous que l’élection de Donald Trump ait des effets négatifs sur le personnel académique américain? Selon moi, il représente clairement une menace pour les minorités et les femmes. Il sera le président de la plus grande économie du monde, mais ses opinions sur les femmes sont choquantes, et il les a exprimées publiquement sans détour. Cela n’augure rien de bon pour les droits des femmes, ou pour ceux des musulmans, des Hispaniques ou des Noirs américains. J’espère avoir tort. Mais l’élection de ce président aura aussi des répercussions très défavorables sur le domaine de la recherche et sur le personnel académique.

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