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Le mot du président / L’âme académique n’est pas à vendre

avril 2017
par James Compton
AJames Comptonu nom de leur légitimité sociale, les universités doivent éviter de pactiser avec le diable en marchandant avec les donateurs. Tel a été le message, bien accueilli, livré par un des principaux orateurs à une conférence sur la gouvernance universitaire au XXIe siècle, organisée le mois dernier par la Confederation of University Faculty Associations of British Columbia. Militants et présidents d’associations de personnel aca­démique de tous les coins du pays se sont rencontrés à l’immeuble Segal de l’Université Simon-Fraser pour échanger sur les pratiques exemplaires et engager un dialogue critique sur la gouvernance collégiale. Mission accomplie.

Mais l’identité de cet orateur pourrait vous surprendre. Non, ce n’était pas un membre d’une association, mais plutôt un recteur! En effet, Santa Ono, recteur de l’Université de la Colombie-Britannique, a mis en garde l’auditoire contre l’importance grandissante des dons dans les budgets des universités en raison du désinvestissement croissant de l’État.

Deux déclarations de M. Ono sont dignes de mention. Sur un ton catégorique, il a affirmé que la « liberté académique est la pierre angulaire » d’une université, puis ajouté « qu’on ne peut vendre l’âme de l’université » sous prétexte que l’aide financière du donateur X viendrait à point nommé pour alléger les contraintes budgétaires.

Le recteur devait quitter la salle après son allocution. Dommage, car j’aurais aimé le remercier de tout cœur de ses commentaires. Comme bien d’autres personnes, sans doute.

Ses propos étaient aux antipodes de ceux d’un orateur précédent, pour qui il y avait un problème évident dont personne ne voulait parler — ce problème étant les associations de personnel académique. Neil Gold, auparavant vice-recteur à l’Université de Windsor, estimait que la gouvernance universitaire est un droit de la direction que les professeurs syndiqués tentent de s’approprier par le biais de la négociation collective. Il considère les conventions col­lectives comme un ensemble de règles et d’obligations qui sont autant d’« empêcheurs de tourner en rond » en matière de gouvernance collégiale, plutôt que comme des instruments au service de la direction et du corps professoral.  

Santa Ono s’est inscrit en faux contre cette conception négative. Les syndicats, a-t-il dit, ne sont pas un problème sur lequel on ferme les yeux, mais des « acteurs importants du mieux-vivre dans les universités ». Ils ne représentent pas uniquement le corps professoral, mais veillent aux intérêts en général de la communauté universitaire.

Je suis parfaitement d’accord. Il faudrait saluer l’attitude de M. Ono. La gouvernance collégiale n’élimine pas les divergences d’opinions. Pour reprendre les mots du recteur, « la critique nous rend meilleurs ». N’est-ce pas justement ce que défend le milieu académique?

Une université tire sa légitimité — son âme — de l’autonomie et de la liberté des professeurs pour qu’ils soient pleinement maîtres de leur enseignement et de leurs recherches. Hélas!, cette indépendance est compromise si des ententes conclues avec les secteurs public et privé engendrent des conflits d’intérêts entre les activités savantes autonomes et les résultats budgétaires.

Déjà en 2013, l’ACPPU sonnait l’alarme dans un rapport intitulé Ouvertes au monde des affaires — À quelles conditions? Après l’examen de 12 collaborations, le rapport concluait que, dans la majorité des cas, « les universités ont avalisé diverses violations de leur intégrité académique » en permettant « à des donateurs privés et à des entreprises partenaires de faire leurs des rôles qui incombaient antérieurement, et à juste titre, au personnel académique ».

Le projet de l’ACPPU s’inscrivait en quelque sorte dans le prolongement d’une étude de 2010, intitulée Big Oil Goes to College, portant sur 10 collaborations en recherche entre des universités et des sociétés d’énergie aux États-Unis. Il ressortait de cette étude que l’intégrité académique ne fai-sait pas le poids devant des contrats de plus de 800 millions de dollars.

À la lecture d’articles récemment publiés dans le journal The Guardian, invoquant la « colonisation invisible du milieu académique » par l’industrie des combustibles fossiles, on voit que rien n’a vraiment changé à ce chapitre :

« Dire que ces experts et ces centres de recherche sont en conflit d’intérêts, c’est énoncer une vérité de La Palice : bon nombre d’entre eux doivent leur existence à l’industrie des combustibles fossiles. La présence de personnel académique confère une apparence de neutralité et
de crédibilité à ces projets conçus pour l’industrie. »

C’est pour répondre à ce genre de préoccupations que l’ACPPU a formé un comité d’enquête spécial sur les allégations de conflit d’intérêts et de violations de la liberté académique visant le Centre de recherche sur le développement durable Enbridge à l’Université de Calgary.

En soi, les partenariats entre les universités et l’entreprise privée ou le gouvernement n’ont rien de répréhensible, à condition qu’ils n’engendrent pas de conflits d’intérêts et ne compromettent pas l’autonomie académique.

Alors, chapeau!, M. Ono. Selon moi, les associations de personnel académique au Canada sont prêtes à travailler à vos côtés, et aux côtés d’autres personnes ou organismes qui partagent votre point de vue, pour que l’âme des universités ne soit pas vendue au plus offrant.