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Tribune Libre / Vivre sous le populisme de droite en Alberta

Tribune Libre / Vivre sous le populisme de droite en Alberta

Par Caroline Hodes

Lors de son assemblée générale annuelle, le Parti conservateur uni (PCU) de l’Alberta a envisagé d’interdire l’enseignement de la théorie critique de la race et les discussions sur le privilège, le racisme et la diversité dans les classes de la province. Bien que le PCU ait rejeté cette proposition controversée, voici pourquoi nous devrions tout de même être inquiets.

Le parti a rejeté la résolution sur la base de sa formulation, et non de son caractère. Elle a été rejetée non pas parce qu’elle violait la liberté d’expression ou qu’elle était ouvertement raciste, mais plutôt parce qu’elle n’abordait pas ce qui préoccupait les membres du parti, soit « l’endoctrinement de leurs enfants dans les écoles », selon David Parker, directeur général du tiers annonceur Take Back Alberta.

Il n’y a rien de nouveau ou de localement distinct dans l’interdiction relative à la théorie critique de la race. Comme l’a dit le politologue Andy Knight : « Depuis les manifestations du mouvement Black Lives Matter en 2020, la théorie a été grossièrement déformée. » Ce qui a commencé comme une série de concepts que bon nombre considèrent maintenant comme acquis, comme la construction sociale de la race, le racisme systémique, l’intersectionnalité et l’équité, est maintenant utilisé comme un paratonnerre pour l’anxiété raciale des médias néoconservateurs afin de générer l’hystérie dans toute l’Amérique du Nord.

Par conséquent, 23 États américains ont interdit l’enseignement de la théorie critique de la race ou encore leur Assemblée législative étudie certains projets de loi, malgré l’absence de données prouvant son enseignement dans les écoles publiques. 

La façon dont l’idéologie contre la théorie critique de la race circule constitue une situation préoccupante pour les professeurs d’universités et de collèges au Canada. Selon Theresa Zackodnik, professeure d’anglais et spécialiste du féminisme afroaméricain, cette idéologie « circule de sorte qu’une personne affirmant que le racisme touche un enjeu en particulier est elle même perçue comme ayant des propos racistes. L’argument devient alors que les universités n’ont pas le mandat d’enseigner ces notions. »

L’Université de Lethbridge, où je travaille actuellement, n’est pas étrangère à cette idéologie et en a été la proie par le passé en adoptant les principes de l’Université de Chicago sur la liberté d’expression, une autre tentative des conservateurs d’unir la droite et de mettre un frein aux principes de l’éducation libérale.

Selon James Turk, directeur du Centre pour la liberté d’expression de l’Université Ryerson, ce n’est pas une coïncidence si les principes de l’Université de Chicago ont été adoptés par la droite canadienne. Au printemps 2014, des manifestations ont eu lieu partout aux États-Unis pour s’opposer à un groupe d’orateurs majoritairement de droite, dont l’ancienne secrétaire d’État des États-Unis Condoleezza Rice. Cette dernière devait prononcer un discours de collation des grades à l’Université Rutgers, lequel a ensuite été annulé, engendrant une hausse de l’action politique dans le contexte des « guerres culturelles » et de la « culture du bannissement », respectivement.

Cependant, ce qui devrait être inquiétant, ce ne sont pas les principes de l’Université de Chicago eux-mêmes, mais le fait qu’ils soient un reflet partiel des principes du premier amendement de la constitution des États-Unis qui ont une portée presque illimitée, contrairement à ceux qui figurent dans la Charte canadienne des droits et libertés. La droite populiste canadienne, à commencer par la décision du premier ministre ontarien Doug Ford de lier le financement des universités aux principes de l’Université de Chicago, les a adoptés et défendus avec zèle.

En tant que professeure d’université dont le travail de toute une vie serait avidement banni par certains membres du PCU, y compris notre premier ministre actuel, et dont l’université a adopté les principes de l’Université de Chicago par le passé, je me demande si ma liberté académique sera défendue aussi vigoureusement que ceux qui occupent l’espace de la droite politique. Le département d’études sur les femmes de l’Université de Lethbridge est sous-financé depuis mon arrivée il y a sept ans. Nous n’avons pas pu embaucher de nouveaux membres du personnel pour doter les départs à la retraite, réduisant ainsi les effectifs à deux professeurs à temps plein. Nous vivons présentement une menace d’amalgame et d’annulation parce que notre valeur n’est pas mesurée au-delà des sources de revenus.

Ce n’est pas le manque de soutien pour les études sur les femmes et les genres qui est choquant : nous pouvons nous y attendre dans une enclave très conservatrice du pays sur le plan social et politique. Ce qui est choquant, c’est que, plutôt que de s’élever contre ces idéologies, de nombreux gouvernements, établissements, bureaux d’équité et administrateurs préfèrent réduire l’intersectionnalité à une version essentialiste de la politique identitaire dépourvue de l’analyse structurelle qu’elle est censée engendrer. De plus, ils interprètent souvent la théorie critique de la race d’une manière qui engendre un conflit entre divers groupes dont le souhait est de « diviser pour mieux régner » plutôt que l’appel au changement systémique et structurel qu’elle constitue. Pour changer les choses, il ne suffit pas d’ajouter de la diversité et de l’intégrer à des structures de pouvoir dysfonctionnelles. 

C’est un signal que nos dirigeants politiques et les membres de nos partis, les électeurs, et de plus en plus les administrateurs, les professeurs et les étudiants, ne sont peut être pas capables ou désireux de réaliser les changements nécessaires pour transformer nos établissements, et une idéologie conservatrice qui, assez ironiquement, constitue la pire forme d’empiétement du gouvernement et de culture du
bannissement. 


Caroline Hodes est professeure agrégée et actuelle présidente du département d’études sur les femmes et les genres à l’Université de Lethbridge. Elle a corédigé le prochain ouvrage publié par l’Athabasca University Press intitulé Racism in Southern Alberta and Anti-Racist Activism for Change.

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