Todd Wolfson est président de l’AAUP (American Association of University Professors). Il est vice-président de la l’AFT (American Federation of Teachers, AFL-CIO). Il a occupé des postes de direction au sein de l’AAUP-AFT de Rutgers, dont il a été président et vice-président. Wolfson est professeur agrégé au département de journalisme et d’études des médias de l’université Rutgers.
Cette première année a été très difficile pour vous et l’AAUP (American Association of University Teachers). Pouvez-vous nous parler du contexte général entourant les récentes attaques féroces de l’administration Trump à l’égard de l’enseignement supérieur?
Après la Seconde Guerre mondiale, l’enseignement supérieur était l’un des secteurs inspirant la plus grande confiance et le plus grand respect auprès de la société américaine. Au cours des années 1960, les universités publiques étaient généreusement financées, ce qui leur permettait d’accueillir un large spectre d'étudiantes et d'étudiants. Et bien sûr, ces années étaient synonymes de forte résistance, notamment le mouvement des droits civiques, le mouvement d’opposition à la guerre du Vietnam et le mouvement pour la liberté d’expression de Berkeley. Les puissances existantes ont interprété ces mouvements comme étant des menaces envers la société segmentée en classes sociales. Par conséquent, elles ont commencé à parler publiquement de couper le financement de l’enseignement supérieur.
L’important retrait du gouvernement fédéral du financement des universités a engendré de nombreuses conséquences néfastes : augmentation du nombre de chargées et chargés de cours à temps partiel, hausse substantielle de la dette des étudiantes et étudiants et des droits de scolarité et naissance d’une importante classe bureaucratique qui a éliminé la gouvernance partagée et miné la liberté académique et la permanence de l’emploi. De nombreuses façons, ces mesures ont brisé les reins de l’enseignement supérieur. Qu’en est-il maintenant en 2020-2022? Une tendance autoritaire se dessine qui place l’enseignement supérieur sous la loupe pour inciter à une guerre de cultures — l’un de ses principaux objectifs.
Il est important de noter que le retrait du financement a provoqué l’attaque autoritariste actuelle. Par conséquent, les deux sont intimement liés.
Parlez-nous des défis les plus importants auxquels vous devez faire face actuellement.
Il s’agit certainement du plus grand assaut contre l’enseignement supérieur de toute l’histoire des États-Unis. Cette attaque dépasse largement ce qui s’est produit durant les années du maccarthysme. Au cours de cette période, on visait individuellement les professeures et professeurs d’université pour analyser leurs liens avec le communisme. L’administration Trump attaque le secteur et les établissements d’enseignement en général pour saper leur autonomie. Cela ne s’est jamais produit durant la période du maccarthysme.
L’administration Trump souhaite prendre le contrôle idéologique de nos établissements d’enseignement. Les ententes concernant les universités Columbia, Brown et Penn State démontrent toutes qu’elles ne touchaient pas seulement la volonté de mettre fin à l’antisémitisme sur les campus, en lien avec des manifestations qui s’y sont déroulées (je suis juif et je ne le perçois pas, et cela n’a pas été prouvé). Plus important encore, c’est une tentative de contrôler idéologiquement comment ces établissements d’enseignement mènent des recherches et forment les jeunes. C’est une menace à l’avenir de notre démocratie.
Deux autres attaques sont à signaler. Tout d’abord, l’attaque envers la diversité, l’équité et l’inclusion (DEI), qui constitue également une attaque à l’histoire du racisme et de l’esclavagisme aux États-Unis. Les membres de l’administration Trump veulent se comporter comme si ces deux tragédies ne s’étaient jamais produites. Permettez-moi de vous donner un exemple d’un projet de recherche qui a été annulé en vertu de la DEI : des chercheuses et chercheurs souhaitant comprendre pourquoi, aux États-Unis, de hauts taux de mortalité infantile étaient observés dans les régions urbaines du pays ont été classés comme étant des « chercheurs DEI » et l’argent pour financer leurs travaux n’a pas été versé. Pour moi, il s’agit d’une aberration.
Enfin, la coupure du financement de notre infrastructure biomédicale est comparable à scier la branche sur laquelle nous sommes assis. Nous allons tous un jour tomber malades et nous aurons besoin d’un médecin. Nous voudrons que ce médecin soit au fait des plus récentes recherches sur la façon de combattre le cancer, la maladie d’Alzheimer ou le diabète. Et actuellement, ce n’est pas le cas.
L’AAUP a intenté des poursuites contre le gouvernement fédéral concernant des ordres d’expulsion, des attaques contre la DEI et des diminutions de budget pour la recherche biomédicale. Vous avez cependant affirmé que la clé pour vaincre tout recul est de s’organiser.
Oui, nous croyons fermement que les tribunaux ne nous sauveront pas du régime Trump, mais ils nous permettront de ralentir les choses pendant que nous nous organisons et que nous gagnons en force. Notre pouvoir réside dans nos membres. Avant les élections de Trump, il n’y avait pas vraiment de force unifiée pour défendre l’enseignement supérieur. Plusieurs d’entre nous avons donc créé l’HELU (Higher Ed Labor United) qui comprend environ 100 syndicats locaux concernant l’enseignement supérieur. Cette initiative était importante parce que nous n’avons pas un syndicat sectoriel unique qui représente l’ensemble des professeures et professeurs d’université. Nos effectifs sont répartis dans une douzaine de syndicats mères.
Avec la création de l’HELU, nous souhaitions également commencer à transformer ce regroupement de syndicats en une alliance qui appuie les initiatives locales. L’ensemble des présidentes et présidents syndicaux au niveau national se sont entendus sur une vision de l’avenir du secteur de l’enseignement supérieur, notamment la gratuité de l’éducation, ainsi que la fin des contrats de travail précaires et des dettes des étudiantes et étudiants. Cependant, ces objectifs ne peuvent être atteints sans une solide organisation à la base. Nos membres doivent se tenir debout; ce sont eux qui devront mener la bataille contre Trump.
Pendant trop longtemps, nous avons été subdivisés en fonction de nos catégories d’emploi : permanence de l’emploi dans un syndicat, contingentement des professeures et professeurs dans un autre, employées et employés diplômés dans un troisième, personnel professionnel, accueil, etc. Cette façon de faire les choses a aidé et encouragé le grand patron. Nous avons été séparés en fonction de nos campagnes concernant nos contrats et nous avons été montés les uns contre les autres. Nous croyons qu’il est temps de mettre sur pied un mouvement syndical qui nous considère comme faisant partie d’un tout et qui, en même temps, reconnaît que nous sommes situés différemment.
Ce faisant, il faudra faire face à de très importantes contradictions dans le monde de l’enseignement supérieur. Par exemple, lorsque j’étais président du syndicat des professeures et professeurs de l’Université Rutgers, le fait que l’employeur comptait énormément sur le travail à rabais du personnel enseignant (contrats à court terme, contingence) est la plus grande contradiction que nous avons dû affronter. Nous devions donc nous attaquer à cette dépendance. Dans le cadre de notre plus récent contrat, l’ensemble des 10 000 membres du personnel académique ont fait la grève, s’attaquant au problème des conditions de travail pour le plus grand nombre. Ce ne fut pas facile, mais nous avons fini par obtenir des concessions majeures concernant la rémunération des étudiantes et étudiants de cycle supérieur, des adjointes et adjoints ainsi que des employées et employés à temps plein sans permanence d’emploi.
Si nous avons pour objectif de transformer l’université et de mettre sur pied un modèle collectif, nous devons nous attaquer à ces contradictions. Nous ne pourrons pas, d’un simple claquement des doigts, créer un seul grand syndicat. Nous souhaitons plutôt nous diriger vers l’adoption d’une forme d’éthique.
Avez-vous un conseil à donner aux syndiqués canadiens?
Je crois que l’une des plus grandes erreurs que nous avons commises a été de permettre à nos ennemis d’extrême droite d’encadrer les débats. Depuis cinq à sept ans, les seules personnes ayant pris la parole au sujet de l’enseignement supérieur appartenaient à la droite. Ces paroles ont pénétré dans la conscience des Américaines et Américains. Je crois que les choses ne sont pas encore allées aussi loin au Canada, mais je juge essentiel pour le pays d’organiser une campagne de revalorisation de l’enseignement supérieur.