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Les coupes budgétaires, les mises à pied et les fermetures de campus font la une des journaux à travers le pays. La cause immédiate : le plafonnement des visas d'étudiantes et d’étudiants internationaux par le gouvernement fédéral l'année dernière. La cause ultime : le sous-financement délibéré et chronique des collèges et des universités, sur lequel l'ACPPU, les dirigeantes et dirigeants syndicaux et les étudiantes et étudiants tirent la sonnette d'alarme depuis des décennies.

Ne voulant pas laisser passer une bonne crise, de multiples acteurs sont sortis de l'ombre pour proposer leurs grandes solutions à la situation actuelle. Si le financement public fait la une des journaux, les détails méritent d'être examinés.

L'un de ces acteurs n'est autre que la Banque Royale du Canada (RBC), qui a récemment publié un rapport intitulé « L'enseignement postsecondaire est en crise ». Le premier point du rapport déclare : « La solidité du secteur postsecondaire exige un financement stable et à la hauteur des besoins. »

Par ailleurs, le récent « rapport Mintz » de l'Alberta affirme en premier lieu que « l’éducation postsecondaire est un investissement provincial essentiel ».

Même le groupe insidieux NOUS, société de conseil internationale d'origine australienne responsable de la « restructuration du milieu académique » de type entrepreneurial dans plusieurs établissements, reconnaît l'impact de « l’incertitude du financement public à long terme ».

Quelle que soit leur position politique, des syndicats aux banquiers en passant par les consultantes et consultants privés et les expertes et experts, tout le monde semble s'accorder sur le fait que le secteur postsecondaire canadien souffre d'un sous-financement chronique, subit de nouvelles coupes budgétaires et se dirige vers une crise.

Or, le consensus s'arrête là.

Outre les précieuses leçons qu'ils nous enseignent sur l'importance de lire au-delà du premier paragraphe et de ne pas se fier aux résumés générés par l'IA, ces rapports méritent notre attention pour ce qu'ils révèlent sur la mentalité des cabinets de conseil qui les produisent. Ces rapports ne doivent pas être pris à la légère, car ils sont souvent efficaces, surtout lorsqu'ils s'accumulent, pour influencer l'opinion publique et le gouvernement.

En ce qui concerne les solutions proposées, la profonde divergence de points de vue ne peut être ignorée. À l'instar des zombies qui surgissent dans le film La Nuit des morts-vivants, nous avons vu ces recommandations de consultantes et consultants réchauffées maintes et maintes fois. Les banques et les cabinets de conseil, comme le groupe NOUS désormais omniprésent, présentent le sous-financement chronique comme une occasion de réformer et de réorienter les universités, plutôt que comme un cri de ralliement pour obtenir du soutien, sortir du somnambulisme et s'attaquer à la cause profonde de nombreux problèmes.

Parfois, un cadeau est un cheval de Troie

Le rapport de la RBC s'aventure sur le terrain familier des solutions proposées par des cabinets de conseil tels que NOUS, McKinsey et d'autres, qui consistent à utiliser la crise financière comme une stratégie du choc pour imposer des changements fondamentaux, alors même que nos établissements en perdition se raccrochent à la bouée de sauvetage faustienne. Tout cela ressemble à un financement d'urgence et à un accord de restructuration du Fonds monétaire international.

Et ne vous y trompez pas, le rapport de la RBC vise un changement profond. Le rapport Mintz, lui aussi, présente l’éducation postsecondaire uniquement comme une formation professionnelle, ignorant sa mission plus large qui consiste à encourager la réflexion critique et la citoyenneté engagée.

Malheureusement, leur imagination collective est mise à rude épreuve, car ils ont du mal à voir au-delà des cadres économiques, éludant les contributions scientifiques, culturelles et communautaires réalisées par le secteur postsecondaire.

En quoi ces cadres sont-ils insuffisants? Une analyse plus approfondie du rapport de la RBC est révélatrice.

Financement pour certains, ingérence gouvernementale pour tous

De la prolifération des recommandations sur le financement basé sur la performance — qui lie les fonds publics à des indicateurs commerciaux, de type privé, plutôt qu'à des indicateurs éducatifs — à l'alignement explicite du financement sur les besoins de formation de l'industrie, RBC recommande de placer les gouvernements plutôt que les éducatrices et éducateurs aux commandes, les intérêts privés prenant les décisions depuis l'arrière-plan.

L'industrie doit assumer sa part de responsabilité et de risque en matière de formation et de recyclage. Elle doit faire sa part en offrant à ses employés des possibilités et des programmes de formation. La tendance actuelle à privilégier un modèle de micro-certification fait injustement peser le coût et le risque d'un tel recyclage sur les étudiantes et étudiants et les travailleuses et travailleurs. Pour sa part, le secteur postsecondaire doit veiller à ce que ses diplômés aient acquis une variété de compétences qui leur permettent de rester flexibles et prêts à apprendre tout au long de leur vie.

La RBC suggère également, de manière erronée, voire irréaliste, d’envisager un nouveau mode de financement « par le gouvernement fédéral et le regroupement U15 des grandes universités de recherche canadiennes ». Cela néglige le fait que chacun des établissements d’éducation postsecondaire du Canada apporte une contribution précieuse au pays ainsi qu'aux communautés locales dans lesquelles ils sont implantés. Les conséquences d'un détournement de fonds seraient préjudiciables aux campus non membres du regroupement U15 et incompatibles avec le point précédent du rapport sur l'importance de « l’accessibilité et la qualité de l’éducation, notamment dans les régions rurales où les pénuries de main-d'œuvre se font déjà sentir ».

Si des investissements dans des domaines d'intérêt national sont nécessaires, il serait beaucoup plus efficace de fournir aux conseils subventionnaires les moyens de cibler correctement ces domaines et de laisser les fonds être attribués aux chercheuses et chercheurs les plus compétents, quel que soit leur lieu de travail.

L'avenir n'a pas besoin de pensée critique

Le rapport observe que « les programmes et les services des collèges et des universités doivent être davantage en phase avec les réalités professionnelles et avec les possibilités qu’offre le monde du travail aux diplômés ».

L'argument selon lequel il faut s'appuyer sur les réalités actuelles du marché du travail pour orienter les futures possibilités d'études postsecondaires semble pour le moins fragile. Un exemple typique est l'investissement optimiste de l'Alberta dans les ingénieures et ingénieurs pétroliers il y a 10 à 15 ans, par rapport à la réalité du marché du travail à laquelle ces diplômés ont été confrontés; un autre exemple est celui des ingénieures et ingénieurs en logiciels, qui sont aujourd'hui remplacés en masse par l'intelligence artificielle. De plus, comme l'a souligné le Groupe d'experts sur l'emploi chez les jeunes du gouvernement fédéral en 2017, la nature du travail a changé. Nous passons d'une économie manufacturière à une économie de services et de connaissances, qui met davantage l'accent sur la résolution de problèmes, la communication, les compétences interpersonnelles et l'esprit critique.

C'est précisément dans ces domaines que l’éducation postsecondaire excelle et que les étudiantes et étudiants en tirent le plus grand bénéfice, acquérant des compétences hautement transférables qui peuvent être appliquées dans des contextes très variés et en constante évolution.

Plus curieusement, le rapport de la RBC indique que « les programmes axés sur les compétences ont le vent en poupe aux États-Unis mais sont encore rares au Canada. Les titres de compétences sont accordés en fonction de la maîtrise avérée des connaissances acquises et non d’après la durée d’inscription au programme ». Il s'agit là d'un argument fallacieux, qui ne présente aucune preuve de l'existence de programmes délivrant des diplômes sur la seule base de la « durée d'inscription ». Les programmes universitaires menant à une certification font appel à une grande variété de stratégies et de techniques d'évaluation mises au point par des expertes et experts dans leurs domaines respectifs.

Faire face à ces syndicats gênants

Bienvenue aux observations les plus problématiques (et malheureusement trop prévisibles) : « Sur le plan interne, l’aversion pour le risque, la fragmentation des cadres de gouvernance et les conventions collectives contraignantes (et privilégiant souvent l’ancienneté) peuvent empêcher les dirigeantes et dirigeants de prendre les mesures qui s’imposent. »

Il est difficile de savoir par où commencer face à une déclaration qui trahit un tel manque de compréhension ou de respect du fonctionnement des universités, notamment de l'importance de la gouvernance collégiale et de la délibération, du travail collectif et du caractère essentiel de la titularisation pour la liberté académique. Les établissements d’éducation postsecondaire ne sont pas censés imiter les structures d'entreprise. Nos campus ne recherchent pas un grand leader autocratique, mais s'investissent plutôt dans la gouvernance partagée et la démocratie.

Au Canada, les structures de gouvernance collégiale et les syndicats ont longtemps été les remparts qui défendaient les idéaux ambitieux du milieu académique. En effet, et cela est unique au contexte canadien, c'est dans nos conventions collectives, pour la plupart, que la liberté académique est reconnue, codifiée et protégée.

Financer de meilleurs poumons d'acier

L'ancien directeur de l'Institut national du cancer, le Dr Samuel Broder, a déclaré un jour : « Si c'était à l’Institut national de la santé de guérir la polio grâce à un programme centralisé plutôt qu'à des découvertes menées par des chercheuses et chercheurs indépendants, vous auriez le meilleur poumon d'acier au monde, mais pas de vaccin contre la polio. »

Beaucoup trop de consultantes et consultants privés et de gouvernements font pression pour que les fonds destinés à ce type de recherche fondamentale menée par des chercheuses et chercheurs soient détournés vers des projets aux résultats commerciaux définis.

Le rapport de la RBC ne fait pas exception, affirmant : « Pour beaucoup d’établissements (et pour leurs unités internes), il faudra, pour promouvoir l’innovation et faire en sorte que les chercheuses et chercheurs dépassent l’étape de l'idéation, se réorienter (ne pas se contenter d’explorer, mais contribuer à l’atteinte des grands objectifs) et faire preuve d’ouverture, afin de conclure des contrats de recherche avec des partenaires de l’industrie pour qui les dates repères et les livrables doivent être fixés clairement. »

Les universités ne devraient être ni entravées ni réorientées pour devenir une autre branche de la recherche et du développement des entreprises. Les collaborations devraient être facilitées lorsqu'elles sont bénéfiques, certes, mais pas au détriment de la recherche motivée par la curiosité et l'intérêt public, cette recherche même à laquelle nous devons tant d'innovations. Agir ainsi reviendrait à défendre une vision anémique de ce que l’éducation postsecondaire peut apporter – et apporte déjà – à nos collectivités et à notre société.

Le cheval de Troie et la poule aux œufs d'or

Bien que certains partis politiques, cabinets de conseil et institutions bancaires soient impatients de réformer les universités, il nous incombe de continuer à valoriser et à défendre les universités pour leurs missions fondamentales, qui vont bien au-delà de leur rôle de centres de formation entrepreneuriale pour l'industrie et de leur engagement dans la R-D des entreprises. Les universités doivent plutôt continuer à être valorisées pour leur rôle essentiel dans la formation de diplômés à l’esprit critique et créatif, prêts à exercer un travail significatif, à s'engager démocratiquement et à relever les défis de l'avenir grâce à leur préparation intellectuelle. En fait, il est devenu évident que nos démocraties fragiles en ont besoin.

Ne nous contentons pas d'une version appauvrie de l'université. Bien sûr, les universités sont des moteurs économiques, mais elles sont aussi bien plus que cela : elles contribuent à améliorer nos vies, à positionner nos collectivités comme des pôles d'attraction pour les talents internationaux et à nous aider à relever les défis mondiaux actuels et futurs.

Le Canada ne doit pas les laisser dépérir, victimes d'un lent déclin dû aux coupes dans les programmes, aux fermetures de campus et aux mises à pied.

Pour servir au mieux la société, les universités doivent rester des établissements autonomes, soutenus, diversifiés et complexes, capables à la fois de favoriser la recherche scientifique de pointe, de transmettre et de critiquer les connaissances, et de fournir du personnel enseignant pour nos écoles et du personnel médical pour nos hôpitaux.

Comme le souligne à juste titre le rapport dans son introduction : « Depuis longtemps, les établissements postsecondaires participent de l’identité canadienne. Ils soutiennent la recherche, offrent un enseignement de qualité à un coût abordable et constituent pour les collectivités du pays des pôles économiques qui sont des gages de progrès et de prospérité. »

Nous sommes d'accord. Ne détruisons donc pas notre poule aux œufs d'or par myopie, mais engageons-nous plutôt à la renouveler de manière solide.

Marc Spooner est professeur à la Faculté d'éducation de l'Université de Regina et représentant ordinaire au sein du Comité de direction de l'ACPPU.