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En effet, les atteintes à la liberté d'expression aux États-Unis, en particulier à l'encontre de celles et ceux qui condamnent discrètement ou ouvertement le génocide perpétré par Israël à Gaza, ont déjà eu de graves répercussions sur le travail de bon nombre de chercheuses et chercheurs canadiens et internationaux. 

À titre d'exemple, nous proposons un compte rendu des événements qui ont secoué la communauté des architectes en général, et les professeures et professeurs en architecture en particulier. Notre point de vue est influencé par nos anciennes fonctions de rédacteurs en chef adjoints (respectivement pour la section Design et la section Reviews) du Journal of Architectural Education (JAE), la revue la plus diffusée dans le domaine de l'enseignement de l'architecture, qui a été censurée au début de cette année par son organisation mère, l'Association of Collegiate Schools of Architecture (ACSA). 

En mars 2024, le comité de rédaction du JAE, composé de 18 membres du corps professoral provenant de partout au Canada et aux États-Unis, a approuvé à l'unanimité le prochain numéro de la revue 79.2 : Palestine devant être publié à l'automne 2025. L'appel à contributions demandait des travaux qui « remettent en question les conventions politiques et de formes » pouvant émerger de la Palestine ou s'y rapporter de manière comparative en tant que géographie appositive et diasporique. L'ACSA a retardé l'annonce de l’appel à contributions pendant des mois. 

En février 2025, alors que le processus d'évaluation par les pairs du numéro touchait à sa fin, l'ACSA a licencié le rédacteur en chef par intérim McLain Clutter pour avoir refusé de soutenir la décision de l'ACSA d'annuler le numéro 79.2 : Palestine et de préparer un numéro de remplacement. Tous les membres du comité de rédaction ont démissionné parce que l'ACSA n'a pas répondu aux préoccupations concernant l'intégrité académique ainsi que la liberté académique et éditoriale, mais aussi parce qu'elle n'a pas protégé les membres précaires du corps enseignant et du comité, qui ont été victimes d'une campagne de harcèlement en ligne. 

Au lendemain de l'annulation du numéro et de la démission du comité de rédaction, l'ACSA a fait l'objet d'une attention particulière dans le contexte académique international ainsi que dans le milieu professionnel plus large de l'architecture. Trouvant ces événements profondément troublants, les membres du comité de rédaction de l'autre revue de l'ACSA (Technology | Architecture + Design) ont également démissionné, tout comme certains membres du comité exécutif de l'ACSA. De nombreuses écoles d'architecture, dont la faculté d'architecture, d'aménagement paysager et de design John H. Daniels de l'Université de Toronto, ont annoncé qu'elles ne renouvelleraient pas leur adhésion à l'ACSA. 

Les actions de l'ACSA ont été particulièrement préjudiciables à l'École d'architecture de l'Université Dalhousie, qui devait organiser conjointement, avec l'ACSA et l'Association européenne pour l’enseignement de l’architecture, une conférence internationale à Halifax en juin dernier. L'École d'architecture de Dalhousie a voté en avril en faveur de l'annulation de la conférence, car le maintien de son association avec l'ACSA aurait représenté une acceptation de la censure de l'ACSA et de son attaque contre les travaux d’érudition palestiniens. 

La réalité – qui n’est pas propre à l’architecture – est que la recherche dans le contexte universitaire et les activités intellectuelles en général sont façonnées par les échanges internationaux. Les chercheuses et chercheurs ainsi que le corps enseignant orientent les discours propres à leur discipline vers de nouveaux objectifs et problèmes grâce à, et non malgré, leur rencontre avec des idées « étrangères ». Cet enchevêtrement est encore plus marqué lorsque, comme dans le cas du corps enseignant et des étudiantes et étudiants en architecture, des organisations telles que l'ACSA (basée à Washington, D.C.) jouent un rôle prépondérant dans la création de ces relations précieuses entre les écoles membres, même parmi les écoles canadiennes. En l'absence d'un autre réseau aussi solide que l'ACSA, de nombreuses écoles d'architecture ont conservé leur adhésion à l'ACSA et ont finalement refusé de condamner l'organisation pour sa violation de la liberté académique. 

Le comble de l'ironie est que l'ACSA a engagé une équipe éditoriale intérimaire pour remplacer le numéro du JAE consacré à la Palestine, dont l'appel à contributions intitulé « Éduquer les architectes civiques » fait écho au décret présidentiel de janvier 2025 sur la « promotion d'une belle architecture civique fédérale ».

La complexité des modes de pensée et de recherche transnationaux est encore alourdie par d'autres considérations : les chercheuses et chercheurs basés aux États-Unis (dont beaucoup sont citoyennes et citoyens canadiens) qui ne peuvent pas exprimer pleinement les résultats de leurs recherches ou leurs opinions; les chercheuses et chercheurs basés au Canada qui sont également muselés par la crainte d'être détenus à la frontière s'ils se rendaient aux États-Unis ou, à un moment donné, y immigraient; la réticence générale à participer à un complexe militaro-universitaire lors de présentations de conférence et d'autres activités de recherche. 

Même certains des universitaires les plus engagés et les plus politiquement conscients se sont tus depuis janvier 2024 par crainte d'être victimes de divulgation malveillante d'informations personnelles ou de persécutions initiées par le gouvernement. Les liens économiques, sociaux, culturels et intellectuels entre le Canada et les États-Unis sont tout simplement trop enracinés pour croire que le contexte universitaire canadien est en quelque sorte isolé. Si ce débat spécifique à l'architecture offre une leçon à la communauté universitaire dans son ensemble, c'est que le simple fait de défendre la liberté académique n'a aucun sens si d'autres formes de solidarité, de réseaux et de cadres institutionnels ne sont pas créées, au-delà des organisations de statu quo telles que l'ACSA, qui sont structurellement trop compromises pour être « réformées ». 

Que signifie repenser la liberté académique à l'ère de l'autoritarisme? L'attaque contre l'enseignement supérieur n'est pas un phénomène qui se limite au sud du 49e parallèle. Nos mondes éducatifs et pédagogiques forment un système imbriqué. Il suffit de regarder les récents questionnaires idéologiques destinés aux chercheuses et chercheurs canadiens qui demandent (ou reçoivent déjà) des subventions du gouvernement américain, les défis liés à l'« austérité » dans les universités canadiennes, la répression de la dissidence étudiante et des campements étudiants, ou les arguments idéologiques en faveur de la « neutralité » institutionnelle à la lumière d'un génocide documenté. 

La tâche du milieu enseignant consiste à forger de nouveaux partenariats et de nouvelles collaborations capables de résister aux capitulations qui ont eu lieu dans les institutions américaines. Cela signifie-t-il qu'il faut regarder plus loin, vers l'Amérique centrale et l'Amérique du Sud, l'Afrique, l'Asie, l'Océanie, l'Europe? Quelles nouvelles plateformes et solidarités pourraient renforcer la liberté académique, soutenir la sécurité des chercheuses et chercheurs, des membres du corps professoral et des étudiantes et étudiants, et, effectivement, aider les universitaires à s'épanouir?