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Tribune libre

Inclusion créative ou exclusion régressive? L'IA et la course à l'armement en matière d’enseignement et d’apprentissage

Par Shoshanah Jacobs, Chris McCullough, Amanda Ball, M. Alex Smith et Daniel Gillis

Il y a une plateforme en particulier, un outil d’IA autonome (IAA), qui fonctionne à la manière d’un navigateur web en permettant à celles et ceux qui l’utilisent d'ouvrir leur système de gestion de l'apprentissage et de demander au navigateur de « lire » tout le matériel de cours affiché et d’effectuer toutes les évaluations. On y offre même des options de « ralentissement » du processus pour donner aux métadonnées une apparence plus humaine, ainsi que la possibilité de demander au système de faire quelques erreurs. Un collègue a essayé le navigateur IAA dans son cours de troisième année et a obtenu une note de 72 %.

Vous pouvez regarder l’atelier sur YouTube : https://youtu.be/3msiurIRBE8.

La vidéo montre l'IAA à l’œuvre lors d'une évaluation de cours hébergée par un système de gestion de l'apprentissage (D2L Brightspace dans ce cas-ci) et explicitement conçue pour évaluer les niveaux de compétence d’ordre supérieur tout en offrant un accès équitable aux évaluations (c'est-à-dire Internet ouvert, navigateurs non verrouillés, temps >2x). La question présente aux étudiantes et aux étudiants un ensemble de données leur demandant de synthétiser et d'interpréter de nouveaux scénarios liés aux concepts abordés durant les cours.

Le fait de perdre la course à l'armement ne serait pas nécessairement une mauvaise chose pour l’ensemble des étudiantes et des étudiants, ou du personnel enseignant. À bien des égards, cette option serait la meilleure en ce qu’elle apporterait un vent de changement. Ici, la perte serait celle des étudiantes et des étudiants injustement exclus en raison de leur dépendance à des technologies pour suivre leurs cours ou celle des enseignantes et des enseignants qu’on a encouragés, parfois avec insistance, à adapter et à télécharger leurs ressources sur des plateformes qui deviennent de plus en plus inutiles.

Les cours audio/vidéo préenregistrés peuvent être sous-titrés plus facilement que les cours dispensés en direct, ce qui facilite l'accès des étudiantes et des étudiants sourds ou malentendants. L’accès aux diapositives de cours à l'avance permet aux personnes en cours d’apprentissage de la langue d’enseignement de prévisualiser le contenu et d'explorer tout nouveau vocabulaire avant le cours. Cela permet également aux étudiantes et aux étudiants neurodivergents ou ayant des troubles d'apprentissage de mieux suivre les cours.

Le contenu en ligne est souvent la seule ressource à laquelle ont accès les étudiantes et étudiants à mobilité réduite qui ne peuvent pas se présenter à leurs cours de façon temporaire en raison d’accumulation de neige sur les trottoirs ou de façon permanente en raison de bâtiments et de salles de classe toujours non accessibles. Les cours offerts simultanément en ligne, puis enregistrés, permettent la participation de davantage d’étudiantes et d'étudiants. De même, les examens finaux pouvant être effectués en ligne, surtout dans le cas des cours offerts à distance, rendent l’éducation accessible aux étudiantes et aux étudiants de collectivités isolées.

La suppression de ces ressources en ligne pour répondre aux défis posés par l'IA reviendrait à retirer toutes les voitures de la circulation pour éliminer les risques à la sécurité liés aux voitures autonomes.

Le passé de résistance de l'enseignement supérieur nous pousse à prédire que nous ne réagirons pas bien à cette dernière mise à jour technologique. En 2020, par exemple, les établissements ont rapidement adopté un navigateur verrouillé et un système de surveillance numérique qui ciblaient de manière disproportionnée les utilisatrices et utilisateurs noirs et de couleur. En apprenant cela, certaines et certains d'entre nous ont lancé un « programme de prêt de lampes de bureau » pour les aider à dissimuler leur teint foncé.

Les comités judiciaires académiques continuent d'entendre des affaires d’inconduite académique liées à Proctorio ou Respondus. Or, la plupart des établissements d'éducation postsecondaire n'ont pas cessé d’utiliser ces outils après avoir appris qu'ils étaient racistes. Au lieu de cela, ils ont élaboré des politiques qui obligent les étudiantes et étudiants à demander un autre format d'examen qui, à la discrétion de l’enseignante ou de l’enseignant, pourrait être moins accessible.

De nouvelles politiques et ressources sont nécessaires pour endiguer cette tendance. Il ne devrait pas incomber aux enseignantes et aux enseignants de première ligne de créer ces politiques et de fournir ces ressources. Celles-ci devraient plutôt être élaborées selon un processus collégial qui prévoit une vaste représentation des étudiantes et des étudiants, du personnel enseignant, du reste du personnel et de la direction administrative, et être offertes à l’échelle de l’établissement.

Durant la semaine où l’atelier a été offert, l'administration a envoyé une lettre concernant l'IAA et ce que devait faire le personnel enseignant. Le tout est resté sans effet pour l'instant; le personnel enseignant doit : (1) rester à l’affût, (2) envisager des méthodes d'évaluation moins vulnérables à l'automatisation, (3) se rappeler que les navigateurs verrouillés comme Respondus sont toujours disponibles et (4) rappeler aux étudiantes et aux étudiants les politiques de l'établissement en matière d’inconduite académique.

Les établissements qui n'adoptent pas de politique sur l'utilisation de l'IAA par la population étudiante gaspillent le temps et l’expertise du personnel enseignant qui conçoit et met en œuvre des évaluations inclusives. Ils portent atteinte aux étudiantes et aux étudiants qui semblent avoir atteint les objectifs d'apprentissage sans avoir réellement participé à l'apprentissage. Ils rompent leur contrat social avec les futurs employeurs et les membres de la collectivité qui comprennent (comprenaient) ce que signifie (signifiait) le fait d’être diplômée ou diplômé de cet établissement.

La technologie et Internet ont accru l’accès à l'enseignement supérieur dans l’ensemble du Canada, et notre société s'en porte mieux. Nous ne devons pas réagir aux technologies d'IA autonomes à l’aide des méthodes du passé ou en adoptant des politiques punitives qui fragmentent l’expérience et l'accès de la population étudiante. L'IA autonome nous invite à réfléchir profondément aux compétences et aux qualités que nous voulons impartir aux apprenantes et aux apprenants qui obtiendront nos diplômes. Après tout, n’importe quelle personne ou machine peut répéter de l’information; ce qui importe davantage, c'est la manière dont nous voulons que les étudiantes et étudiants appliquent cette information.

En même temps, le travail créatif que doit entreprendre notre secteur n'est pas compatible avec l'approche des gouvernements provinciaux en matière de financement de l'éducation. Si les compressions budgétaires se poursuivent, nous choisirons de revenir aux anciennes méthodes. Ces méthodes ne permettront pas de soutenir la hausse des inscriptions que nous avons maintenue afin d'accroître nos revenus. Elles reviendront à refuser à des personnes handicapées déjà marginalisées l’accès à une éducation postsecondaire, un droit inscrit dans la loi.

Aujourd'hui, la voie sur laquelle nous nous trouvons nous offre l’occasion de répondre de manière créative aux besoins changeants de la société. Ne revenons pas aux temps où les ressources étaient insuffisantes pour soutenir toute la population étudiante. Abordons la période de bouleversements qui s’annonce avec la passion et l'optimisme nécessaires pour susciter des changements durables et significatifs.