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Reportage spécial

Il faut tout un village syndical : l’ACPPU et le projet inachevé du syndicalisme du personnel académique

Par David Robinson

Georg Simmel

L’une des constantes qui a marqué le long parcours de l’histoire de l’ACPPU au cours des 75 dernières années est la tension entre professionnalisme et syndicalisation. Si la syndicalisation du personnel académique est aujourd'hui monnaie courante, elle constituait à l'époque un sujet de profonde division.

Les opposants à la syndicalisation faisaient valoir qu'elle porterait atteinte à l'identité et à l'autonomie professionnelles en réduisant les universitaires à de « simples employées et employés » soumis à l'autorité et au contrôle de la direction. Celles et ceux qui y étaient favorables rétorquaient que la syndicalisation et l'action collective étaient les seuls moyens efficaces de négocier de meilleurs salaires et conditions de travail, de protéger les droits professionnels tels que la liberté académique, et de garantir un processus contraignant pour le règlement des conflits.

Si la syndicalisation a finalement été acceptée, ce n'est pas en raison de convictions idéologiques profondes du personnel académique en faveur de la cause syndicale. Il s’agissait plutôt d’une réponse pragmatique, le plus souvent réticente aux préoccupations relatives au déclin du statut de la profession. À ce titre, l’accréditation syndicale a été largement utilisée comme une stratégie défensive, une posture qui semble aujourd’hui montrer des signes de fatigue alors que l’ACPPU et ses membres sont confrontés à de nouveaux défis dans un environnement de plus en plus complexe.

L'émergence des syndicats du personnel académique

Contrairement aux États-Unis, où le premier syndicat professoral a été accrédité en 1918, la perspective d'une syndicalisation du personnel académique au Canada n'était pratiquement pas à l'ordre du jour avant les années 1970. Des associations professorales s'étaient constituées localement tout au long de la première moitié du 20e siècle, mais elles fonctionnaient principalement de manière informelle en tant qu'organes consultatifs. Tout différend sérieux avec l’administration était réglé discrètement et au cas par cas. Comme le fait valoir Paul Axelrod, les associations professorales fonctionnaient à l’époque comme « un simple appendice des administrations elles-mêmes ».

Les universitaires canadiens ont résisté à la syndicalisation pendant des décennies et se sont obstinément accrochés à la conviction qu’ils étaient des professionnels autonomes et non des « travailleuses » et « travailleurs ».  Cette résistance était en partie motivée par l’élitisme de la classe professionnelle. On estimait que les syndicats étaient des organismes qui pouvaient très bien servir les cols bleus, mais qu’ils ne convenaient pas aux universitaires professionnels.

Ces sentiments se sont pleinement manifestés lors de la fondation de l’ACPPU en 1951. L’University of Toronto Faculty Committee, précurseur de l’actuelle association du personnel académique, s’opposait à la création de l’ACPPU, craignant qu’elle ne prenne des « tendances syndicales ».

Un moment décisif qui a illustré les contradictions de cet élitisme de la classe professionnelle s’est produit sept ans plus tard, lorsqu’une controverse majeure a propulsé sous les feux de l’actualité les questions relatives à la liberté académique, à la permanence et au statut professionnel des universitaires. En 1958, l’administration du United College (aujourd’hui l’Université de Winnipeg) a licencié le professeur Harry Crowe de son poste de titulaire après qu’il eut envoyé à un collègue une lettre privée critiquant l’administration de l’établissement. Harry Crowe a été accusé de « déloyauté » et licencié.

L’ACPPU, alors à ses débuts, a lancé une enquête sur le licenciement de Harry Crowe, menée par Vernon Fowke, un professeur d’économie respecté de l’Université de la Saskatchewan, et Bora Laskin, professeur de droit à l’Université de Toronto et futur juge en chef de la Cour suprême du Canada. La commission d’enquête a conclu que, tant sur le fond que sur la forme, le licenciement de Harry Crowe était contraire au principe fondamental de la liberté académique, qui consiste à « formuler et publier des opinions dans le cadre de l’enseignement et de la recherche, et à échanger des opinions avec des collègues, sans risque de censure ou de mesures disciplinaires de la part de l'administration ». Le rapport ajoutait que, contrairement aux employées et employés d’un milieu de travail traditionnel, les professeures et professeurs n’avaient aucun « devoir de loyauté » envers leur « employeur ».

D'une part, l'affaire Crowe semblait donner raison aux détracteurs de la syndicalisation en réaffirmant que le personnel académique ne devait pas être considéré comme des employées et employés traditionnels, mais plutôt comme des membres d'une profession autonome jouissant de droits spéciaux. Cependant, cet incident a également révélé que la gouvernance collégiale était en grande partie une chimère, car la direction et les conseils d'administration exerçaient l'autorité suprême. Il a également démontré que la liberté académique et la permanence bénéficiaient d’une protection juridique très limitée, de sorte qu'une professeure ou un professeur pris individuellement n’avait guère de recours pour en contester les violations.

À la fin des années 1960, ces tensions alimentaient de nouveaux débats sur la pertinence de la négociation collective et de la syndicalisation. Certains membres de l’ACPPU restaient fermement opposés à cette idée. L’économiste de l’Université York, Albert J. Robinson, suggéra en 1968 que la syndicalisation du corps professoral « entraînerait des changements profonds dans l’atmosphère de l’université, qui ne serait plus celle d’une communauté de chercheuses et chercheurs, mais celle d’une usine ». En 1971, alors même que l’ACPPU créait son Comité de la négociation collective et des avantages économiques, son président, J. Gordon Kaplan, a lancé un avertissement dramatique selon lequel la syndicalisation affaiblirait la liberté académique et l’autonomie des professeures et professeurs à un point tel que les syndicats pourraient être « dans une certaine mesure incompatibles avec notre idéal d’université libérale ».

De retardataire à chef de file de la syndicalisation

Malgré l’opposition persistante, les développements politiques et économiques commençaient à faire pencher la balance en faveur de la syndicalisation. À la fin des années 1960, le personnel académique était de plus en plus mécontent des bas salaires, des coupes budgétaires et du style de gestion autocratique de nombreux établissements. Le système universitaire et collégial s’est considérablement développé tout au long de la décennie, les gouvernements fournissant des fonds pour augmenter les inscriptions, créer de nouveaux établissements et séculariser les plus anciens, à vocation religieuse. À la fin des années 1960, cette grande expansion touchait à sa fin, le financement public commençant à ralentir et les coupes budgétaires s’imposant. La massification rapide de l’enseignement supérieur a également entraîné une forte croissance de la bureaucratie administrative, qui affaiblissait la voix du personnel académique dans la gouvernance institutionnelle.

L’importance d’obtenir des protections juridiques plus solides pour la liberté académique a également été un facteur qui a convaincu certains membres de l’ACPPU d’envisager la syndicalisation. À la fin des années 1960, le Comité de la liberté académique et de la permanence de l'emploi de l’ACPPU traitait plus de 100 cas individuels. À l’époque, les violations présumées de la liberté académique au sein d’un établissement pouvaient être traitées par le biais d’une procédure d’audience interne, mais les membres du corps professoral disposaient de recours limités pour faire appel devant les tribunaux ou des instances indépendantes.

Un rapport rédigé pour l’ACPPU par Daniel Soberman, professeur de droit à l’Université Queen’s, en 1965, concluait qu’il n’existait aucune véritable reconnaissance juridique de la liberté académique ou de la permanence au Canada. Daniel Soberman estimait qu’un moyen d’y remédier pourrait être d’ancrer ces droits dans le droit des contrats en négociant des conventions collectives contraignantes assorties d’un arbitrage obligatoire, à l’instar de celles obtenues par les syndicats industriels.

La fragilité de la liberté académique et de la permanence est apparue au grand jour en 1968 lorsque le professeur Norman Strax a été licencié de l’Université du Nouveau-Brunswick pour avoir participé à une manifestation à la bibliothèque. Le président de l’ACPPU de l’époque, le célèbre politologue C. B. Macpherson, a proposé que l’affaire soit entendue par un arbitre indépendant, mais l’administration a refusé. L’ACPPU a infligé une sanction de blâme à l’université, mais le professeur Norman Strax n’a jamais été réintégré.

C’est dans ce contexte que l’Association des ingénieurs-professeurs en sciences appliquées de l’Université de Sherbrooke est devenue la première association professorale à se syndiquer au Canada en 1970. La syndicalisation s’est rapidement étendue à d’autres universités francophones du Québec, portée par l’évolution sociale générale de la Révolution tranquille. Moins de cinq ans après la création du premier syndicat à Sherbrooke, plus de 60 % des professeures et professeurs de la province étaient syndiqués.

Les syndicats du personnel académique ont émergé plus lentement dans le reste du Canada, et uniquement en réaction aux abus flagrants et aux erreurs commises par les administrations universitaires. Au milieu des années 1970, seuls 25 % du personnel académique à temps plein au Canada étaient syndiqués, un chiffre qui est passé à environ 50 % au milieu des années 1980. Aujourd’hui, sur les 111 établissements publics délivrant des diplômes au Canada, tous sauf trois ont des associations de personnel académique qui sont des syndicats légalement reconnus.

L’avenir de l’ACPPU et du syndicalisme académique

Si la syndicalisation du personnel académique canadien est désormais quasi généralisée, certaines tensions historiques persistent et influencent la manière dont les syndicats académiques font face aux défis actuels. L’enseignement postsecondaire au Canada a subi une profonde restructuration depuis au moins le milieu des années 1990. Parfois qualifiée de « privatisation » ou de « néolibéralisme », cette transformation s’est traduite par une réduction du financement public, une hausse des droits de scolarité, une orientation vers la commercialisation de la recherche universitaire et un gestionnariat accru.

Ce processus a transformé le travail académique, notamment par l’augmentation significative des contrats de travail précaires. Selon certaines estimations, le personnel académique contractuel représente entre 40 % et 50 % de l’ensemble du personnel enseignant des universités et des collèges.

Cette évolution de la main-d’œuvre académique a parfois créé des divisions au sein des syndicats académiques et entre eux, en opposant les professeures et professeurs titulaires et l’effectif enseignant contractuel. Les syndicats du personnel académique se sont constitués et organisés autour de la préservation d’une identité professionnelle spécifique — une identité qui a été principalement associée à celle des professeures et professeurs titulaires. La négociation collective a permis d’obtenir des avancées importantes pour la profession, notamment en matière de liberté académique, mais les approches traditionnelles des négociations contractuelles, axées sur la préservation du statut professionnel, ne se sont pas toujours avérées efficaces face aux forces sociales et économiques plus larges qui redéfinissent le travail académique. Continuer à défendre des notions élitistes de professionnalisme risque d’affaiblir les efforts visant à renforcer la solidarité au sein d’un milieu de travail de plus en plus divisé et inégalitaire.

Cela ne signifie pas que nous devrions abandonner la défense de la liberté académique, de la permanence et de la gouvernance collégiale. Au contraire, l’ACPPU et ses associations membres peuvent renforcer ces droits en passant d’une stratégie défensive axée uniquement sur la préservation des intérêts professionnels d’une minorité à une approche proactive et solidaire qui étend les droits académiques à l’ensemble des travailleuses et travailleurs des universités et des collèges, et qui rehausse leur statut.

Si les associations du personnel académique et l’ACPPU veulent rester pertinentes, elles doivent accorder moins d’attention aux distinctions de statut, faire preuve d’un engagement plus fort envers le travail en coalition et le mouvement syndical au sens large, et s’atteler à la tâche difficile de mobiliser les membres autour des enjeux qui nous unissent au lieu de nous diviser. C’est le prochain tournant sur le long chemin qui nous attend.

David Robinson est directeur général de l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université. Les opinions exprimées ici sont les siennes et ne reflètent pas nécessairement celles de l’Association. Il s’agit d’une version révisée d’un chapitre publié dans Research Handbook on Academic Labour Markets, sous la direction de Glenda Strachan (Edward Elgar, 2024). L’auteur tient à remercier James Compton pour sa contribution et son aide à la rédaction.