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Gauri Sreenivasan est codirectrice générale du Conseil canadien pour les réfugiés. Elle est une figure de proue de la défense des droits des personnes réfugiées, de la politique d’asile et de la justice pour les migrantes et les migrants au Canada.

Parlez-nous du bilan du Canada en matière de soutien aux migrantes, migrants et personnes réfugiées.

Le Canada a une longue histoire, marquée par des hauts et des bas, en matière de traitement des migrantes, des migrants et des personnes réfugiées. Certaines périodes ont été marquées par une exclusion raciste, et des programmes, tels que le Programme des travailleurs étrangers temporaires, continuent encore de favoriser la discrimination et l’exploitation systémiques. Pourtant, nous avons également connu des moments de large consensus politique et public quant au fait que l’immigration renforce le Canada. Au cœur de notre identité nationale se trouve la conviction que notre pays s’est construit sur l’intendance des Peuples autochtones et, par ailleurs, grâce à des générations de nouvelles arrivantes et de nouveaux arrivants issus de divers horizons.

Ces dernières années, cependant, le Canada a commencé à suivre une tendance mondiale consistant à expliquer les échecs de la politique sociale en faisant des migrantes, des migrants et des personnes réfugiées des boucs émissaires. Dans de nombreux pays, notamment aux États-Unis où le phénomène est particulièrement marqué, on observe une audience croissante pour la haine et la division, alimentée par un mouvement d’extrême droite qui prend de l’assurance. Il est devenu politiquement commode d’imputer les pressions sur le logement et les services de santé – auxquels tout le monde au Canada a droit – aux nouvelles arrivantes et aux nouveaux arrivants, plutôt qu’aux lacunes des politiques publiques.

Au lieu de s’attaquer aux véritables causes de la pénurie de logements ou des obstacles à l’accès aux soins de santé, nous nous dressons les uns contre les autres. Les résidentes et résidents temporaires, les étudiantes et étudiants étrangers et les demandeuses et demandeurs d’asile sont de plus en plus présentés comme des fardeaux ou des menaces, ce qui sape le consensus canadien de longue date sur l’immigration et sème le doute dans l’opinion publique. Il est inquiétant de constater que les dirigeantes et les dirigeants tant provinciaux que fédéraux ont contribué à ce discours toxique, nous poussant vers une situation dangereuse.

Nous devons désormais nous demander quel genre de pays nous voulons être, en fonction de notre approche de l’immigration et de l’accueil des migrantes, des migrants et des personnes réfugiées.

L’ACPPU, par l’intermédiaire de sa Fondation, soutient la réinstallation d’universitaires et de syndicalistes en danger. Le gouvernement peut-il en faire davantage pour ces groupes?

Au fil des ans, la Fondation de l’ACPPU a joué un rôle clé en aidant des universitaires et des militantes et militants syndicaux en danger à trouver refuge. Son travail est profondément apprécié. La population canadienne est globalement disposée à accueillir des personnes réfugiées au sein de la collectivité. Pourtant, le gouvernement fédéral a récemment commencé à réduire les quotas de réinstallation, justifiant ces réductions par un discours plus large sur notre « capacité infrastructurelle » ou notre « sécurité aux frontières ».

Le Canada a toujours mis en œuvre l’un des plus grands programmes de réinstallation au monde, mais le nombre de personnes réfugiées que nous accueillons est modeste dans ce contexte. La plupart des personnes réfugiées sont accueillies dans des pays voisins à revenus faibles ou intermédiaires. En raison de notre situation géographique – trois océans et la frontière avec les États-Unis –, rares sont celles et ceux qui parviennent physiquement à atteindre nos frontières pour demander protection. (Nous accueillons moins de 2 % des demandeuses et des demandeurs d’asile dans le monde.) Il ne fait aucun doute que le gouvernement pourrait faire davantage pour accueillir les personnes réfugiées.

À l’heure où les États-Unis ont de fait suspendu leur programme de réinstallation, des pays comme le Canada, l’Australie et le Royaume-Uni ont la responsabilité de prendre le relais. Le Canada peut et doit élargir les possibilités offertes aux personnes les plus en danger.

Qu’en est-il des étudiantes et des étudiants étrangers?

Les changements politiques rapides et imprévisibles ont créé, ces dernières années, des risques réels d’exploitation, d’abus et de fraude pour les étudiantes et étudiants internationaux, en particulier lorsque ces changements mettent en péril leur statut juridique. Au-delà des préjudices concrets, cette instabilité a affaibli le sentiment d’accueil et d’appartenance des étudiantes et des étudiants au Canada.

En réponse, nous avons écrit à la ministre de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté pour lui présenter des mesures concrètes que le gouvernement peut prendre. Nos recommandations comprenaient des voies d’accès équitables, transparentes et élargies aux permis de travail postdiplôme et au statut de résident permanent, ainsi que l’accès à des permis adaptés pour les membres de la famille à charge pendant et après les périodes d’études.

Parlez-nous de la campagne « On fait mieux ensemble ».

Nous avons lancé la campagne « On fait mieux ensemble » l’année dernière, alors que les sondages, les recherches et la couverture médiatique commençaient à révéler un changement dans l’opinion publique. Nos membres – des organisations de première ligne – constataient la montée d’un discours anti-immigrés et nous ont exhortés à y répondre par un effort collectif et positif, reflétant les valeurs canadiennes.

La population canadienne fait preuve de compassion. Elle croit en l’équité et en la protection des migrantes, des migrants et des personnes réfugiées. Mais elle ne se fait pas entendre assez fort ni assez clairement pour exiger que ces valeurs se reflètent dans la politique d’immigration. Le fossé entre le soutien du public et l’action du gouvernement est frappant. Par exemple, il existe un arriéré de 100 000 demandes de parrainage privé – ce qui signifie que 100 000 personnes réfugiées ont déjà des familles et des communautés prêtes à les accueillir.

La campagne « On fait mieux ensemble » est un appel à l’action lancé aux organisations de la société civile, aux citoyennes et aux citoyens canadiens. Il s’agit de faire entendre nos voix. Nous sommes à l’œuvre pour toucher de nouveaux publics et rassembler les associations d’aide aux personnes réfugiées, les syndicats, les communautés religieuses, les organisations de développement international, ainsi que les militantes et militants pour la santé et la justice de genre. Nous sommes fiers que l’ACPPU ait rejoint la campagne.

La loi C-12 est entrée en vigueur cette année. Elle durcit les règles de l’immigration et élargit les pouvoirs fédéraux en matière de sécurité aux frontières. Quel est son impact sur les personnes réfugiées?

L’adoption du projet de loi C-12 en mars éloigne le Canada des normes internationales et remet en cause les principes de longue date en matière de protection des personnes réfugiées. La loi C-12 crée deux nouveaux motifs d’irrecevabilité pour les demandes de protection des personnes réfugiées.

Toute personne présente au Canada depuis plus d’un an à compter de sa première arrivée ne serait plus admissible. Toute personne qui franchit la frontière canado-américaine en dehors des points d’entrée et qui sollicite une protection plus de 14 jours après son arrivée serait également inadmissible.

Ces mesures privent de fait les personnes du droit de demander l’asile en fonction du moment ou du mode d’entrée, plutôt qu’en fonction du fait qu’elles soient confrontées à des persécutions ou à un danger. Elles sont particulièrement préjudiciables aux personnes, telles que les demandeuses et les demandeurs d’asile LGBTQI+ et les victimes de violences liées au genre ou de violences conjugales, qui ont besoin de temps et de soutien avant de pouvoir parler de leur expérience ou de trouver une aide juridique.

Les données montrent que les personnes ayant subi un traumatisme ont souvent besoin de plus d’un an pour se sentir en sécurité. Des délais rigides les obligent à choisir entre mettre leur sécurité en danger et perdre leur droit à la protection.

Que souhaiteriez-vous voir changer en matière d’immigration au Canada?

Nous assistons à un bouleversement profond dans la manière dont les gouvernements abordent l’immigration, avec des reculs politiques inquiétants, des fermetures de programmes et une escalade de la rhétorique hostile, souvent raciste. Au Québec, par exemple, une vague de coupes budgétaires et de changements a touché les travailleuses et travailleurs temporaires, y compris le personnel académique, ainsi que les étudiantes et étudiants internationaux et les demandeuses et demandeurs d’asile.

En Alberta, nous constatons une tendance tout aussi alarmante. Le gouvernement a prévu un référendum qui demanderait à la population de l’Alberta de décider s’il faut restreindre l’accès à l’éducation et aux soins de santé aux seuls citoyens et résidents permanents. Un tel changement pourrait pousser des enfants à quitter l’école simplement parce que leurs parents n’ont pas le « bon » statut.

Les collectivités locales de tout le pays doivent riposter. Ce que je souhaite, c’est un système d’immigration qui renforce l’avenir du Canada plutôt que de réagir à l’instabilité économique ou aux tensions avec les États-Unis par la peur ou par le repli sur soi. Nous avons besoin d’une immigration stable, fondée sur une approche tournée vers l’avenir, dans laquelle nous accueillons les personnes réfugiées, les migrantes et les migrants et où le discours public que nous tenons sur nous-mêmes est ancré dans la solidarité, et non dans le blâme et la division.