Francine Berish est bibliothécaire spécialisée dans les données géospatiales à l’Université Queen’s. Elle est membre de la Queen’s Coalition Against Austerity (QCAA), une alliance communautaire qui s’oppose aux coupes budgétaires, exige la transparence budgétaire et vise à revitaliser la gouvernance collégiale.
Parlez-nous de la formation de la QCAA.
Après que l’administration de l’Université Queen’s eut clairement indiqué que l’établissement devait composer avec des pressions budgétaires découlant notamment de décisions prises à l’échelle provinciale, nos collègues ont examiné de plus près le budget de l’université. Ils ont publié un rapport détaillé qui révélait des écarts importants entre les déficits prévus et les données financières réelles.
Notre interprétation des coupes budgétaires et des changements de politique prévus par l’administration correspondait à ce que certains ont qualifié de « doctrine du choc », c’est-à-dire l’utilisation de nouvelles alarmantes pour faire passer des changements perturbateurs.
L’ampleur, la rapidité et le manque de nuance avec lesquels l’administration a pris ses décisions budgétaires ont poussé les membres de la communauté universitaire à s’unir pour former la QCAA. Notre objectif était de remettre en question le discours de l’administration sur un effondrement imminent. Les premiers efforts du groupe Queen’s Students vs Cuts et leur collaboration ont inspiré notre coalition.
Au printemps de 2024, le vice-recteur Matthew Evans a déclaré que l’université risquait la faillite en raison des décisions relatives au financement provincial, provoquant une onde de choc dans notre communauté et suscitant inquiétude et confusion.
Les médias s’en sont donné à cœur joie à parler de cette prévision catastrophique, mais bon nombre de membres du personnel académique ont indiqué que la situation financière de l’université était solide par rapport à celle d’autres universités ontariennes. Des agences de notation indépendantes avaient également donné des évaluations favorables à l’université.
Le personnel académique estimait que l’administration utilisait la perspective d’un déficit imminent pour justifier des mesures d’austérité qui les affecteraient démesurément, tout comme la population étudiante et d’autres groupes.
De quelle façon la QCAA diffuse-t-elle son message?
Nous utilisons des moyens créatifs de proposer un contre-discours convaincant et de bâtir une communauté. Nous sommes là pour montrer que la résistance à la prise de décision fondée sur la peur peut être à la fois sérieuse et imaginative.
Nous avons d’abord lancé un site web et organisé une semaine d’événements pour dénoncer l’austérité. Le populaire séminaire en ligne diffusé en direct par la station de radio du campus a sans doute été l’un des moments forts.
Tout au long de la semaine, nous avons organisé des ateliers de création de pancartes pour soutenir diverses manifestations. Nous voulions encourager la participation et la prise de parole. Nous nous sommes rassemblés pour nous opposer aux coupes dans la bourse d’études supérieures de l’université, un élément essentiel du financement des études supérieures, qui offre en moyenne 4 100 $ par étudiante et étudiant. Ensuite, nous nous sommes réunis pour soutenir les travailleuses et travailleurs en grève de la section locale 901 de l’Alliance de la Fonction publique du Canada, le syndicat des adjointes et adjoints à l’enseignement diplômés, des chargées de cours et chargés de cours et des chercheuses et chercheurs postdoctoraux.
Afin de rendre les données financières plus accessibles, nous avons eu recours à la visualisation des données. Nous avons schématisé des tendances comme la croissance du fonds d’investissement commun de l’université. Il est frappant de constater que l’administration ne réinvestit pas ces gains dans l’éducation ou le personnel.
Nos tactiques ne se limitent pas à des tableurs et à des graphiques. Nous utilisons également l’humour et l’art pour confronter l’administration. Nous avons publié un article satirique, intitulé Deane vs Deane, qui dénonçait la tendance de l’administration à dire une chose et à en faire une autre. Nous avons créé une parodie du sondage d’efficacité de l’université réalisée par le groupe-conseil Nous, intitulée Senior Administration Effectiveness Survey. Nous avons récemment publié un article intitulé Still a Trap: How to Respond to the Second "Service Effectiveness Survey", en lien avec la dernière série de sondages comparatifs menés par le groupe Nous.
Comment garantissez-vous la participation de la communauté?
Notre coalition a démarré de manière informelle. Nous communiquions principalement par le biais d’une application de clavardage, qui était idéale pour la confidentialité, mais difficile sur le plan de l’accessibilité et de la continuité, d’autant plus que les gens allaient et venaient.
À mesure que notre groupe s’élargissait, de nouveaux enjeux sont apparus. Nous avons dû commencer à songer sérieusement à ce que signifiait l’adhésion et à la manière d’instaurer la confiance et de partager le leadership. Puisque les membres allaient et venaient, certains obtenant leur diplôme et d’autres prenant un congé sabbatique ou leur retraite, nous avions besoin d’une structure capable de s’adapter.
Pour ce faire, la coalition a commencé à mettre en place des groupes de travail plus transparents et des modèles de participation à plusieurs niveaux. Nous essayons de ne plus dépendre d’une seule voie de communication. Nous voulons développer notre flexibilité et notre résilience.
La sécurité d’emploi des membres de la QCAA est variable et c’est pourquoi la sécurité et l’anonymat sont des préoccupations majeures. Nous utilisons une « boîte de partage » qui permet aux gens de communiquer des renseignements sensibles de manière anonyme. Elle s’est avérée essentielle pour faire émerger des changements que l’administration n’avait pas annoncés.
Nous nous efforçons aussi de créer un espace où le personnel académique et les étudiantes et étudiants peuvent se réunir, remettre en question les discours sur l’austérité, et lutter contre la désinformation. Nous utilisons l’humour non seulement dans notre travail créatif, mais aussi pour faire face à la situation. Cette approche nous aide à traverser les réunions tendues et les communications difficiles en faisant preuve d’un peu de légèreté.
Quelles leçons avez-vous tirées?
Nous avons constaté l’opacité des rapports budgétaires de l’université au cours de la dernière décennie. Il est désormais plus difficile de comparer les données financières d’une année à l’autre, renforçant ainsi la nécessité de remettre en question les déclarations financières, en particulier lorsque les chiffres ne correspondent pas aux présentations antérieures.
La transition vers des formats de réunion en ligne et hybrides posait également un enjeu. La prise de décision était moins participative. Les administrations font adopter des budgets rapidement, souvent sans discussion ni débat significatif.
Malgré ces obstacles, nous voyons un avenir prometteur dans l’engagement communautaire pour les associations de professeures et professeurs. Des plateformes informelles comme la QCAA, des forums numériques et même des réunions de département contribuent à normaliser le scepticisme. Elles encouragent le personnel académique à jouer un rôle plus actif dans la gouvernance universitaire et à se sentir plus habilité à poser des questions difficiles.
Quelles sont les prochaines étapes?
Pour marquer le deuxième anniversaire de l’avertissement de faillite du vice-recteur, nous espérons organiser une célébration pour proclamer que l’université n’est pas en faillite. C’est notre façon de souligner la résilience de la communauté universitaire et de nous moquer des messages alarmistes auxquels nous avons résisté.
L’événement mettra de l’avant le mélange caractéristique de critiques acerbes et de résistance joviale de la QCAA. Nous sommes particulièrement emballés de présenter les « Prix anti-austérité », un événement pour lequel les membres de la communauté de l’université peuvent nommer des candidats dans des catégories comme « Dépenses administratives les plus élevées ». Nous misons sur la créativité. Il s’agit d’une satire servant un objectif.
Nous voulons remettre en question les discours sur l’austérité de manière amusante et profondément ancrée dans la solidarité et la communauté.