Le vol de salaire est devenu un enjeu de débat public en août dernier, lorsque les agentes et agents de bord d’Air Canada ont mené leur campagne « Le travail non payé, c’est du vol » en déclenchant une grève. Un an plus tard, leurs collègues de WestJet leur ont emboîté le pas, forts d’un mandat de grève de 99 %.
Chez les deux compagnies aériennes, le problème fondamental résidait dans le système de rémunération à l’heure de vol utilisé dans l’industrie, qui fait essentiellement commencer le calcul du temps rémunéré au moment du vol, privant ainsi le personnel de cabine de rémunération pour les tâches liées à l’embarquement des passagers, aux contrôles de sécurité, aux départs retardés et au débarquement.
La population canadienne appuie les travailleuses et travailleurs. Un sondage réalisé en juillet 2026 par Abacus Data pour le compte de la section WestJet du SCFP a révélé que 85 % des personnes interrogées jugeaient raisonnable d’exiger que toutes les tâches effectuées soient rémunérées.
Que penseraient les Canadiennes et Canadiens en sachant que nos étudiantes et étudiants de l’enseignement postsecondaire sont eux aussi formés par des personnes qui effectuent régulièrement des heures non rémunérées? Bon nombre de ces heures sont intégrées dans des contrats qui rappellent le système des heures de vol des compagnies aériennes : ils sont organisés autour d’horaires bloqués, tout en englobant des tâches qui, au mieux, ne sont que partiellement rémunérées.
Ainsi, les membres du personnel académique contractuel (PAC) – en particulier, mais pas exclusivement, les chargées et chargés de cours – sont généralement censés concevoir et préparer les cours avant même que leur rémunération ne commence. Beaucoup continuent à travailler après avoir reçu leur dernier chèque de paie, qu’il s’agisse de corriger des examens et des travaux remis en retard, d’encadrer des étudiantes et étudiants ou de leur rédiger des lettres de recommandation.
Certaines et certains vont encore plus loin.
Au sein de mon syndicat, les tâches attribuées au personnel académique sous contrat d’enseignement se limitent à « l’enseignement tel qu’il est défini » dans la convention collective conclue avec l’Université Memorial. Pour nous, l’enseignement comprend la préparation et la prestation des cours conformément aux normes institutionnelles et d’agrément applicables, l’évaluation des travaux des étudiantes et étudiants et l’accompagnement de ces derniers pendant les heures de permanence, ainsi qu’un « devoir professionnel de maintenir leurs compétences académiques et leur efficacité en tant qu’enseignantes et enseignants ».
Le dernier élément comporte des implications très différentes pour le personnel permanent et pour le personnel sous contrat à durée déterminée, qui ne sait pas toujours, d’un trimestre à l’autre, quoi enseigner, où enseigner ni même s’il enseignera. Et tandis que tout le monde a dû composer avec les bouleversements pédagogiques survenus à la suite de la pandémie de COVID-19 et de l’essor de l’intelligence artificielle générative, le personnel permanent effectue ce travail sur son temps de travail rémunéré. Les membres du PAC sont tenus de maintenir leurs compétences professionnelles, qu'ils soient actuellement en poste ou non. Leur prochain emploi en dépend.
De nombreux membres du PAC, notamment les collègues dont le parcours est présenté dans l’article de fond du présent numéro, accomplissent également un travail considérable en matière de gouvernance collégiale et de service au sein de leur département, de leur établissement et de leur discipline. Elles et ils participent à des événements d’orientation et de sensibilisation destinés aux étudiantes et étudiants. Certaines et certains mènent et diffusent des travaux de recherche, effectuent des évaluations par les pairs et organisent même des séries de conférences et des colloques, souvent sans bénéficier du soutien de la part d’un établissement ou d’un organisme subventionnaire, sous forme de subventions de recherche ou d’aides à la publication.
Ou ils accomplissaient ce travail avant que leurs contrats ne soient supprimés dans la vague de suppressions d’emplois invisibles qui déferle sur les campus partout au pays.
Qu’il soit motivé par un sentiment de vocation ou de responsabilité, par le souci des collègues et des étudiantes et étudiants, ou encore par l’espoir qu’un bon dossier permette d’obtenir un autre poste, ce travail non rémunéré a fait bien plus que profiter à nos établissements. Il les a maintenus à flot.
Le travail précaire, y compris l’ensemble du travail non rémunéré qui y est associé, n'est pas accessoire à l’enseignement postsecondaire canadien. Il fait désormais partie intégrante des fonctions essentielles des universités et des collèges.
Les pertes d’emplois mises en évidence dans le présent numéro pourraient bientôt révéler leur importance cruciale, alors que les collègues permanents sont confrontés à des charges de travail de plus en plus insoutenables et que les étudiantes et étudiants voient leurs possibilités de formation se réduire. Ces suppressions d’emplois nous rappellent également que le recours à l’emploi précaire transfère le risque de l’établissement vers les travailleuses et travailleurs eux-mêmes.
Le personnel académique contractuel (PAC) est le premier à faire les frais de cette externalisation, mais, comme je l’ai souligné dans une chronique précédente, la précarité finit par nous nuire à toutes et à tous. Lutter contre ce phénomène et se battre pour un travail équitable, stable et valorisant constitue une priorité essentielle du plan stratégique adopté par les déléguées et délégués lors de la 100e assemblée du Conseil de l’ACPPU ce printemps.
Nous sommes redevables aux agentes et agents de bord d’avoir mis en lumière l’injustice que représente le vol salarial systématique et de nous avoir rappelé que les injustices systémiques ne peuvent être combattues que par une action collective organisée.
Le combat n’est pas terminé.
À mesure que les membres de l’ACPPU intensifient leurs efforts, guidés par notre plan stratégique, nous devons bâtir un front commun qui transcende nos divergences et nous unit aux travailleuses et travailleurs des autres secteurs, d’autant plus que les gouvernements fédéral et provinciaux ont clairement les droits des travailleuses et travailleurs dans leur ligne de mire.
Un agent de sécurité aéroportuaire a bien saisi l’enjeu lorsque les agentes et agents de bord d’Air Canada ont défié, en 2025, l’ordre du gouvernement fédéral de retour au travail automatique, en faisant remarquer qu’« elles et ils parlent désormais au nom de tous les syndicats ».
Dans le même esprit, le présent numéro du Bulletin coïncide avec la conférence consacrée au personnel académique contractuel de l’ACPPU, intitulée « L’union fait la force ». Difficile de mieux dire.