David Edwards, Ph. D., est secrétaire général de l’Internationale de l’Éducation (IE), la voix mondiale du personnel enseignant et du personnel de soutien à l’éducation. Il dirige l’organisation depuis 2018, après avoir occupé le poste de secrétaire général adjoint pendant sept ans. L’IE regroupe 375 organisations membres et représente plus de 33 millions d’éducatrices et d’éducateurs dans 180 pays.
Selon vous, quels sont les défis les plus urgents auxquels est confronté l’enseignement supérieur à l’échelle mondiale aujourd’hui?
Les systèmes d’enseignement supérieur du monde entier traversent de profonds bouleversements politiques, économiques et technologiques.
Notre dernier Congrès mondial, qui s’est tenu en 2024, a clairement établi que la défense de la liberté académique reste une priorité absolue pour notre mouvement dans l’enseignement supérieur et la recherche. Cette décision a été motivée par une escalade significative du nombre d’attaques contre des universitaires et des chercheuses et chercheurs, dans un contexte de montée de l’autoritarisme qui érode les démocraties à travers le monde.
Ces attaques exploitent les faiblesses structurelles engendrées par des décennies de politiques et de réformes de l’enseignement supérieur, notamment le sous-financement chronique par les pouvoirs publics et la marchandisation, qui pousse le secteur vers des modèles de financement concurrentiels ainsi que vers la précarité de l’emploi. Les syndicats dénoncent depuis longtemps les conséquences de ces politiques malavisées, et nos craintes se confirment aujourd’hui : elles ont créé un terrain fertile pour des attaques contre la liberté académique et rendu nos universités vulnérables aux pressions politiques et à la coercition financière.
Il ne faut pas non plus perdre de vue le déploiement rapide et sans discernement de l’intelligence artificielle et de la numérisation dans le secteur. Ces évolutions posent des défis supplémentaires auxquels les syndicats doivent faire face.
Au début de cette année, une délégation de haut niveau de l’IE a été détenue et empêchée d’entrer en Cisjordanie. Comment avez-vous interprété cet incident?
Nous étions là-bas à l’invitation du Syndicat général des enseignantes et enseignants palestiniens pour assister à une cérémonie de remise des diplômes et à une conférence sur la solidarité marquant la Journée internationale de l’éducation.
Notre délégation était composée de 13 responsables syndicaux issus de syndicats qui avaient généreusement contribué à notre Fonds de solidarité, lequel a constitué une bouée de sauvetage pour les enseignantes et enseignants palestiniens lorsque le gouvernement israélien a suspendu leur salaire. L’ACPPU fait partie de ces syndicats, et son directeur général, David Robinson, faisait partie de notre délégation.
L’armée israélienne nous a arrêtés à la frontière et, après près de sept heures d’interrogatoire et d’insultes, nous avons été renvoyés en Jordanie.
Je pense que toute cette expérience illustre la politique menée par Israël pour empêcher les éducatrices, les éducateurs et les universitaires palestiniens de bénéficier de la solidarité internationale. Les autorités israéliennes s’efforcent activement de dissimuler au reste du monde ce qui se passe en Palestine. La réalité contredit directement leur discours, alors elles tentent de contrôler le flux d’informations pour qu’il serve leurs intérêts.
Ironiquement, leurs craintes que le milieu enseignant soit solidaire de leurs pairs et des élèves en Palestine, ainsi que leurs tentatives pour nous intimider et nous réduire au silence, n’ont fait que renforcer notre détermination collective à continuer de soutenir l’éducation palestinienne et à amplifier la voix de celles et ceux qui, malgré une guerre génocidaire et l’occupation militaire, continuent d’enseigner et de donner de l’espoir aux générations futures.
Je remercie l’ACPPU pour son soutien, ainsi que David Robinson et tous les responsables syndicaux de cette délégation d’avoir bravé le danger pour manifester leur solidarité.
L’enseignement supérieur fait face à des attaques politiques de plus en plus virulentes aux États-Unis. Dans quelle mesure la communauté académique internationale devrait-elle s’en inquiéter?
Je pense que tout le monde devrait être très préoccupé. Les États-Unis ont joué un rôle de premier plan dans la recherche et l’enseignement supérieur pendant des décennies, mais aujourd’hui, l’ensemble de ce secteur est menacé. L’administration Trump a retenu des fonds fédéraux pour faire chanter les universités et les contraindre à se soumettre, elle s’en est prise aux universitaires et à la communauté étudiante pour faire taire les voix critiques, et elle a même refusé ou annulé des visas pour des étudiantes, des étudiants et des membres du personnel.
Ces attaques ne sont pas isolées. Au cours des dernières années, nous avons observé des évolutions similaires en Hongrie, en Turquie, en Argentine et dans de nombreux autres pays où des gouvernements autoritaires cherchent à semer la peur et à décourager la dissidence.
Les conséquences ne se limitent pas à l’enseignement supérieur ou aux instituts de recherche, elles ont un impact profond sur la démocratie elle-même.
Au Canada, les universités et les collèges sont confrontés à des suspensions d'inscriptions, à des suppressions de programmes et à des licenciements en raison d'un financement public insuffisant et d'une baisse du nombre d’étudiantes et d’étudiants étrangers. Comment les associations du personnel académique doivent-elles réagir en ce moment?
Nous devons nous mobiliser et nous organiser pour exiger que les gouvernements financent pleinement l’éducation publique en tant que bien commun. La solidarité internationale est la clé. Les défis auxquels nous sommes confrontés sont essentiellement les mêmes quel que soit le contexte, et cela est particulièrement vrai dans l’enseignement supérieur, car ce secteur est mondialisé. Les syndicats de l’enseignement supérieur du monde entier mènent le même combat, et il existe une mine d’informations et d’expériences sur lesquelles nous pouvons nous appuyer et que nous pouvons partager pour nous entraider et affiner nos stratégies.
La campagne La force du public : Ensemble on fait école! de l’IE offre un cadre permettant de mettre en commun les luttes nationales et d’optimiser leur impact. Le financement est une question politique, et les récentes tentatives visant à retirer les fonds aux établissements d'enseignement supérieur pour les contraindre à obéir à des ordres politiques montrent à quel point cette campagne est pertinente et d’actualité.
Parlez-nous de l’implication de l’IE dans la révision de la Recommandation UNESCO/OIT concernant la condition du personnel enseignant de l’enseignement supérieur. Quels sont les enjeux?
L’IE et nos organisations membres défendent depuis longtemps la Recommandation en tant que seule norme internationale consacrée à la condition du personnel enseignant de l'enseignement supérieur et offrant une définition universelle de la liberté académique. Les syndicats s'en sont largement servis dans leurs luttes nationales pour demander des comptes aux gouvernements et aux établissements. Nous devons désormais nous mobiliser tant au niveau national qu’international pour défendre les dispositions existantes et faire progresser les droits.
La plupart des dispositions de la Recommandation n’ont pas encore été mises en œuvre dans de nombreux contextes; nous devons donc veiller à ce qu’elles soient maintenues. En même temps, nous avons l’occasion de renforcer le libellé dans certains domaines confrontés à des défis nouveaux ou de longue date : la gouvernance collégiale et le gestionnariat, la titularisation, le bien-être, l’équité et les implications de l’IA et des technologies.
Un autre aspect clé, essentiel pour les syndicats, est que cette révision offre une occasion de renforcer les mécanismes de surveillance. C'est toutefois là que réside le défi, car de nombreux gouvernements sont de plus en plus réticents à accepter une surveillance multilatérale.
Quels enseignements l'IE tire-t-elle de la campagne La force du public : Ensemble on fait école! à ce jour?
Le principal enseignement de La force du public est que la mobilisation fonctionne. Nous l’avons constaté au niveau national, par exemple au Kenya, où le Universities' Academic Staff Union s’est servi de la campagne pour monter une défense vigoureuse de l’enseignement supérieur public et a bloqué une proposition du gouvernement visant à privatiser le secteur.
Au niveau mondial, la campagne a déjà remporté d’importantes victoires, notamment les recommandations du Groupe de haut niveau des Nations Unies sur la profession enseignante et le Consensus de Santiago – le premier cadre internationalement reconnu qui considère la dimension relationnelle de l’apprentissage comme le fondement de l’éducation et une partie du patrimoine commun de l’humanité.
Ces deux cadres s’appliquent à tous les niveaux de l’éducation; ils viennent appuyer les revendications syndicales et constituent un atout majeur pour les actions de mobilisation au niveau national. Ils fournissent également une base solide pour la prochaine révision des recommandations de l’UNESCO et de l’OIT concernant la condition du personnel enseignant.
Que faudra-t-il pour rétablir la mission publique de l’enseignement supérieur face à la pression politique croissante et aux ingérences économiques?
L’enseignement supérieur ne peut remplir sa mission publique que si les établissements reçoivent un financement public de base adéquat et sont gérés de manière collégiale. La liberté académique est une condition préalable à l’indépendance, et la titularisation est la meilleure défense contre les ingérences politiques et économiques.
Notre rôle en tant que syndicats est de plaider en faveur d’établissements financés par des fonds publics et gérés démocratiquement, jouissant d’une pleine liberté académique, en tant que bien public fondamental. Nous devons aller à la rencontre du milieu étudiant, des parents et des communautés pour faire valoir ce point et construire des coalitions solides, car ce combat nous dépasse; il concerne l’ensemble de nos sociétés démocratiques.
Quel message souhaiteriez-vous adresser aux 75 000 membres de l’ACPPU alors que nous célébrons notre 75e anniversaire?
Tout d’abord, merci l’ACPPU, pour votre solidarité. Merci de vous tenir à nos côtés – et aux côtés du monde entier. Nous apprécions profondément votre engagement à promouvoir nos valeurs communes et à aider nos syndicats partenaires à se développer et à prospérer malgré des circonstances difficiles.
Ensuite, je vous encourage vivement à poursuivre dans cette voie. Comme l’a récemment déclaré notre président Mugwena Maluleke : « L’avenir appartient à la solidarité, et non à la peur. » Construisons cet avenir ensemble.
Enfin, soyez fières et fiers de votre travail en tant qu’éducatrices, éducateurs et syndicalistes. Ce que vous faites compte et fait toute la différence pour vos étudiantes, étudiants et collègues partout dans le monde.