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Compte rendu du livre

Dans l’esprit de H. Chandler Davis : militantisme et lutte pour la liberté académique

Ouvrage dirigé par Michael Atzmon, John Cheney-Lippold, Gary D. Krenz et Melanie S. Tanielian. Compte rendu par Vladimir Tasić.

Comme le laisse entendre l’expression « dans l’esprit de », ce recueil d’essais rédigés par des collaborateurs de renom n’est pas une historiographie détaillée, à l’instar de l’ouvrage de Steve Batterson, The Prosecution of Professor Chandler Davis: Communism, McCarthyism, and the Myth of Academic Freedom. Le courage dont a fait preuve Chandler face aux persécutions politiques menées par la Commission de la Chambre des représentants sur les activités anti-américaines, ainsi que son militantisme inlassable malgré son incarcération et son inscription sur la liste noire, servent ici (pour l’essentiel) de cadre de référence commun pour réfléchir à la lutte pour la liberté académique aux États-Unis d’aujourd’hui. 

L’essai de Joan W. Scott intitulé A Professor’s Fight Against McCarthyism Resonates Today plante le décor. Les différents textes du recueil sont reliés par une préoccupation commune à l’égard du climat politique que plusieurs collaboratrices et collaborateurs qualifient de nouveau maccarthysme. Par exemple, le 5 août, la Maison-Blanche a publié sur X : « Le communisme est la plus grande menace qui pèse sur les États-Unis ». La peur rouge, comme une bouteille de plastique, ne disparaît jamais vraiment. 

Une autre manifestation récente est le discours prononcé le 16 juillet par Stephen Miller, chef de cabinet adjoint de la Maison-Blanche, lors de la réunion ministérielle sur la résurgence du terrorisme politique organisée par les États-Unis, au cours de laquelle il a qualifié ce phénomène de « cancer mortel pour notre civilisation » – qu’il a, d’une manière ou d’une autre, attribué à la gauche. Les pouvoirs coercitifs conférés par le Mémorandum présidentiel n° 7 sur la sécurité nationale ont pour objectifs de « perturber les activités, identifier, priver de financement, priver d'accès aux services bancaires, arrêter et poursuivre en justice les terroristes politiques qui opèrent dans notre pays ». 

Si, comme l’affirme également Miller, les systèmes juridiques ne fonctionnent pas, les systèmes judiciaires ne fonctionnent pas et les procès devant jury ne fonctionnent pas, on est en droit de se demander ce que signifie réellement « faire respecter la loi », et à quoi pourrait ressembler le fait d’être « totalement inébranlable dans la poursuite de la justice contre ces ennemis de la civilisation ». Le nombre croissant de victimes lors d'affrontements avec l'ICE, la répression policière des manifestations sur les campus, la suppression du financement de certains programmes académiques et la privation de services bancaires imposée à Francesca Albanese, universitaire et rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés, nous reviennent tous à l'esprit de manière particulièrement troublante. 

Scott relève des changements frappants dans la manière dont le Premier Amendement est invoqué dans le discours politique : « Il est difficile de ne pas conclure que l’application différenciée du Premier Amendement est largement tributaire des orientations politiques de ceux qui s’en réclament. » Miller dénonce sans détour ce deux poids, deux mesures : « L’une des caractéristiques de la violence et du terrorisme de gauche réside dans leur recours, purement fallacieux et hypocrite, aux libertés civiles », de sorte que « ces appels doivent rester lettre morte ». 

Les constructions idéologiques des cibles de ce genre de discours ont évolué depuis l’apogée du maccarthysme et sont devenues, pour ainsi dire, plus inclusives et diversifiées. Les cibles visées englobent désormais, parmi d'autres menaces qui pèseraient sur la civilisation, les études de genre (voir l'essai de Catherine R. Stimpson) ainsi que le militantisme en faveur des droits des Palestiniens (voir les essais de Dima Khalidi et Juan Cole). On peut trouver d'autres exemples, tant dans cet ouvrage qu'ailleurs. 

Il y a néanmoins quelques nouvelles encourageantes. Dans son article intitulé « No More Chandler Davises! Academic Freedom Needs Collective Action, Not Heroes », Ellen Schrecker souligne que « la négociation collective gagne du terrain dans le milieu académique », les membres du corps professoral à l’échelle du pays ayant enfin commencé à reconnaître les liens qui existent entre la liberté académique […] et leurs conditions de travail ». 

On aurait pu, dans ce contexte, évoquer en passant le rapport Soberman de 1965 sur la titularisation dans les universités canadiennes, commandé par l'ACPPU. Mais cet ouvrage porte essentiellement sur les États-Unis. 

Certaines des préoccupations soulevées ne sont pas propres aux États-Unis. Dans son essai, Henry Reichman examine la manière dont le prétendu principe de neutralité est appliqué de façon différenciée, bien que non arbitraire, le rapport Kalven étant exhumé ou enterré à nouveau au cas par cas, tandis que des mesures répressives de « neutralité » (visant les étudiantes et étudiants et les membres du corps professoral) sont disponibles sur demande. Je n’ai pas la place ici pour décrire comment Reichman propose de résoudre ce casse-tête; considérez ceci comme un avant-goût. 

Il est surprenant que ce recueil ne contienne aucun texte consacré à l’une des causes qui tenait à cœur à Chandler, qui avait exhorté la communauté mathématique à se désengager des usages militaires de la science. Aujourd’hui, la question porterait peut-être sur l’implication dans les technologies de surveillance et les applications militaires de l’IA. Je reconnais que cela puisse poser des difficultés au regard de la liberté académique; cela ne signifie pas pour autant que la question ne devrait pas être débattue. 

Le manifeste en 22 points publié sur X il y a quelques mois par Palantir, une entreprise de logiciels spécialisée dans l’analyse de données pour les armées et les services de police, proclame qu’une nouvelle course aux armements est en train de s'engager, cette fois-ci autour des armes fondées sur l’IA; il faudrait (une fois de plus) recourir à la puissance coercitive pour montrer qui commande. Bien que ce texte soit trop récent pour avoir pu être inclus dans ce recueil, le Manifeste techno-optimiste de Marc Andreessen, investisseur en capital-risque, a été publié en 2023 et aurait pu être abordé dans l’esprit de Chandler Davis. Sa section intitulée tout simplement « L'ennemi » semble pertinente dans un ouvrage consacré à une attaque multidimensionnelle contre l'enseignement supérieur : « Notre ennemi, c'est la tour d'ivoire, la vision du monde des experts diplômés qui prétendent tout savoir, se complaisant dans les théories abstraites, les croyances de luxe », etc. 

Je ne pense pas qu’Andreessen fasse référence au PDG de Palantir, titulaire d’un doctorat, ni à une bande de « broligarques », puissants et échappant à tout contrôle, qui philosophent sur une quelconque république technologique tout en exerçant une surveillance prédictive sur tout, des messages textes aux recherches dans les bibliothèques en passant par les dossiers médicaux et bancaires, leur arsenal étant déjà lancé dans une mission « civilisatrice » quelque part, bombardant écoles et universités pour assurer notre sécurité. 

Vladimir Tasić est professeur de mathématiques à l’Université du Nouveau-Brunswick et membre du Comité de la liberté académique et de la permanence de l’emploi de l’ACPPU.