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Les infirmières et infirmiers enseignants : une pénurie derrière l’autre pénurie

Les infirmières et infirmiers enseignants : une pénurie derrière l’autre pénurie

[Photo / The University of Lethbridge]

Lorsque l’Université de la Saskatchewan a annoncé, au début de l'année, qu'elle allait fermer le campus de Regina du Collège des sciences infirmières et transférer ses programmes à Prince Albert, Kathy Rodger, professeure agrégée, s'est immédiatement inquiétée de la qualité de l’enseignement que recevront les étudiantes et étudiants en soins infirmiers. Dans une petite ville où les établissements de soins de courte durée sont limités, les étudiantes et étudiants qui effectuent leur formation clinique n'acquerront presque certainement pas d'expérience pratique du traitement de patients présentant des conditions complexes.

« Il se peut que des étudiantes et étudiants n'aient jamais eu affaire à un patient ayant subi une résection intestinale dans le service, parce qu'on ne fait pas de résection intestinale dans certains petits hôpitaux, explique Mme Rodger, dont les recherches portent sur la formation clinique des infirmières et infirmiers. Ils sont privés des opportunités que chaque étudiant en soins infirmiers devrait avoir, ce qui aura un impact sur la qualité des soins. »

En fait, la décision de fermer le campus de Regina a déclenché un vote de défiance du personnel académique envers l’administration du Collège.

Dans une profession ébranlée par plus de deux ans de pandémie, de telles préoccupations ne sont pas particulièrement bienvenues. Selon un récent sondage commandé par la Saskatchewan Union of Nurses (SUN), qui compte 1 500 membres, trois membres sur cinq ont envisagé de quitter la profession l’an dernier, tandis que 80 % d'entre eux ont déclaré que leur lieu de travail connaît une pénurie de personnel en 2022, soit deux fois plus que l'an dernier.

« Les patients sont mis en danger parce qu'il n'y a pas assez de prestataires de soins de santé pour être en mesure de leur fournir des soins sécuritaires », a déclaré Tracy Zambory, présidente du SUN, à Global News en avril.

Or, dans certaines universités, il y a une pénurie d’infirmières et d’infirmiers enseignants permanents derrière l’autre pénurie. « Les enseignants sont des infirmières et infirmiers », explique Brenda Mishak, professeure adjointe au Collège des sciences infirmières de l'Université de la Saskatchewan, spécialisée dans les soins en milieu correctionnel ainsi que dans l'enseignement. « S'il y a une pénurie dans un groupe, il y aura une pénurie dans l'autre. »

Selon le Collège, environ la moitié de ses professeurs de sciences infirmières ont plus de 50 ans et un sur cinq a plus de 60 ans, ce qui indique que le taux de roulement démographique sera imminent. Mais Mme Mishak affirme que son université n'a pas embauché de professeurs permanents depuis 2018; les seuls nouveaux venus sont des enseignants cliniques. Le Collège, quant à lui, affirme que le nombre de professeurs de sciences infirmières permanents est resté stable, mais qu'il y a eu une baisse des embauches menant à la permanence et une augmentation proportionnelle de personnel académique non permanents.

« On compte beaucoup sur les chargés de cours et le personnel académique contractuel, ajoute Mme Rodger. Ce n'est pas qu'ils ne sont pas compétents, mais ils doivent être encadrés et supervisés. »Le manque de personnel académique, ajoute-t-elle, devrait être comblé par des professeurs à temps plein.

« Un peu plus de la moitié du personnel académique manque à l'appel, a déclaré à la CBC le professeur Sina Adl, agent de griefs à l'Association des professeurs de l'Université de la Saskatchewan. Ils n'ont jamais été remplacés. »

L'épuisement, bien sûr, n'est pas propre à la profession infirmière et aux infirmiers enseignants de la Saskatchewan. Dans tout le pays, les infirmières et infirmiers qui travaillent en première ligne de la pandémie ont connu un stress intense, un épuisement professionnel et un choc post-traumatique, ainsi que des maladies et des décès à la suite d’une infection.

Dans certaines régions, les étudiantes et étudiants en soins infirmiers ont été mis à contribution. Plus tôt cette année, l'Ontario a annoncé qu'elle accélérerait le déploiement d'infirmières et d’infirmiers formés à l'étranger pour aider à combler le manque de personnel. Selon les données de l'Association des infirmières et infirmiers autorisés de l'Ontario, la province est loin derrière le reste du pays en ce qui concerne le nombre d'infirmières et infirmiers autorisés par habitant.

Selon l'Association canadienne des écoles de sciences infirmières (ACESI), il existe 97 programmes « d'entrée en pratique » dans l’ensemble du pays, dont 88 délivrent des baccalauréats. En 2019-2020, près de 16 000 étudiants ont intégré un programme et un peu plus de 12 000 ont obtenu un diplôme, sans compter les 62 qui ont obtenu un doctorat. La sous-spécialité qui connaît la croissance la plus rapide est celle des infirmières et infirmiers praticiens.

Quant au personnel académique, il y avait près de 9 500 infirmières et infirmiers enseignants en 2019-2020, mais seulement un peu plus d’un quart (26,8 %) occupent un poste permanent et plusieurs infirmières et infirmiers enseignants ont plus de 50 ans.

L'année dernière, l'ACESI a mis en garde contre le fait de réduire la formation en soins infirmiers, comme des infirmières et infirmiers enseignants s'inquiètent d'être poussés à le faire, ou de prendre des raccourcis pour faire face à la pénurie de personnel. « De multiples études démontrent qu'une formation et un soutien insuffisants aux nouveaux diplômés dans le milieu des soins infirmiers sont très stressants pour le nouvel infirmier ou la nouvelle infirmière et comportent des risques importants pour la sécurité des patients », a déclaré l'organisme dans un communiqué. « Une formation en soins infirmiers de qualité ne peut être sacrifiée, échangée ou accélérée sans conséquences graves. »

Entre-temps, les demandes d’admission d'étudiantes et d’étudiants dans les facultés de soins infirmiers a bondi, selon une enquête menée par le Globe and Mail auprès d'une douzaine d'institutions, qui a révélé que certaines écoles avaient connu une augmentation des demandes d’admission allant jusqu'à 60 %.« Nous avons été très agréablement surpris de voir les chiffres qui nous parviennent », a déclaré au journal l'automne dernier Elizabeth Van Den Kerkhof, directrice de l'École de sciences infirmières et pratique sage-femme de l'Université Mount Royal à Calgary.

De nombreuses provinces ont réagi à la pénurie d'infirmières et d’infirmiers en augmentant le financement de la formation en soins infirmiers. Par exemple, le gouvernement de la Saskatchewan a alloué 4,9 millions de dollars pour 150 nouvelles places dans les collèges de soins infirmiers dans son budget 2022. Le gouvernement de l'Ontario s'est engagé à verser 124 millions de dollars sur trois ans pour moderniser la formation clinique des infirmières et infirmiers. En Colombie-Britannique, le gouvernement néo-démocrate a réservé dans son budget des fonds pour ajouter 602 nouvelles places en soins infirmiers dans les programmes postsecondaires financés par l'État. La province a également réservé 9 millions de dollars en bourses pour aider à couvrir les frais de demande d’évaluation de l’admissibilité des infirmières et infirmiers formés à l'étranger.

Le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador, quant à lui, a alloué 3 millions de dollars dans son budget 2022 pour augmenter de 25 % le programme de soins infirmiers de l'Université Memorial, principalement en augmentant la capacité de ses campus de Happy Valley-Goose Bay, Gander et Grand Falls-Windsor.

Or, cette augmentation n'a pas impressionné le Syndicat canadien de la fonction publique Terre-Neuve-et-Labrador, qui représente notamment les travailleuses et travailleurs de la santé et de l'éducation de la province. « Les nouvelles places [...] ne résoudront pas le problème de dotation en personnel si les diplômés se retrouvent dans un système qui ressemble à un seau qui fuit avec un gros trou au fond », a déclaré la présidente Sherry Hillier dans un communiqué. « De véritables augmentations de salaire sont nécessaires pour empêcher les travailleuses et travailleurs des soins de santé, de l'éducation, du secteur du logement, des maisons de transition et des foyers de groupe de quitter leur profession en masse. » Le Syndicat des infirmières et infirmiers de la Colombie-Britannique s’est fait l'écho de ce sentiment, avertissant que le gouvernement doit faire davantage pour s'attaquer au problème de la rétention.

Alors que la Saskatchewan est confrontée à une pénurie de personnel en raison du non-remplacement des professeurs permanents, d'autres facultés de soins infirmiers connaissent une pénurie croissante d’infirmières et d’infirmiers enseignants à temps plein qui assurent le volet clinique de la formation, affirme Tracy Oosterbroek, professeure adjointe en soins infirmiers et vice-doyenne du collège de soins infirmiers de l'Université de Lethbridge. « Ces postes sont largement occupés par du personnel contractuel. » Le problème? Le maintien en poste : « Nous n'arrivons pas à les garder. »

Le résultat, explique Mme Oosterbroek, qui se spécialise en enseignement des soins infirmiers en milieu rural, est un manque de stabilité chez les infirmières et infirmiers enseignants, ce qui a un effet d'entraînement. Ces infirmières et infirmiers enseignants établissent des relations avec le personnel clinique dans les hôpitaux ou les établissements de soins de longue durée, et ces liens améliorent l'expérience d'apprentissage des étudiants. Le roulement rend le maintien de ce lien plus difficile.

« C'est un flux constant », ajoute Claudia Steinke, professeure agrégée à la Faculté des sciences de la santé de l'Université de Lethbridge et ancienne présidente de l'Association des professeurs de l'Université de Lethbridge. « Il n'y a pas la moindre stabilité. »

Mme Steinke, dont les travaux de recherche portent sur l'amélioration des services dans les établissements de soins de santé comme les salles d'urgence, souligne également que l'instabilité du personnel académique en soins infirmiers a contribué à une déconnexion croissante entre les aspects théoriques et pratiques de la formation en soins infirmiers. Selon elle, les étudiants qui passent par le système aujourd'hui ont tendance à être plus orientés vers des tâches associées aux soins infirmiers que vers ce qu'elle décrit comme « l'art » de la profession en sciences infirmières.

« Les gens doivent ralentir, affirme-t-elle. Le système n'est pas conçu pour des soins humanistes de haute qualité. Je ne vois jamais d'infirmières et d’infirmiers s'asseoir et parler aux patients au chevet de leur lit pendant 10 ou 15 minutes, et avoir une conversation profonde. On ne voit jamais cela parce qu'il n'y a tout simplement pas le temps et, honnêtement, ce n'est plus une priorité. Je pense que nous ne rendons vraiment pas service en termes de qualité des soins. »

Mme Mishak, de l'Université de la Saskatchewan, ajoute que la pénurie de personnel académique permanent signifie également qu'il y a moins de recherche à l'heure actuelle, en partie parce que ceux qui restent ont vu leur charge de travail grimper en flèche, à la fois en raison de l'augmentation des cohortes d'étudiants et du temps nécessaire pour superviser le personnel académique contractuel qui se succède au collège.

Comme beaucoup d'autres membres de la profession, Mme Mishak souligne que la crise à laquelle est confronté le personnel académique en sciences infirmières fait partie d'une crise des ressources humaines beaucoup plus vaste et prévisible depuis longtemps, qui touche tous les secteurs des soins de santé. « Cette grave pénurie n'est pas une surprise, dit-elle. Elle était prévisible. La COVID a simplement révélé à quel point la situation est rendue dramatique. »

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