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Les enjeux de l’internationalisation

Les enjeux de l’internationalisation

iStock.com / NiseriN

Mary Asekome ne connaît que trop bien les difficultés que doivent surmonter les étudiants internationaux qui viennent au Canada empreints de rêves typiques des jeunes qui se lancent dans la vie.

Elle a quitté le Nigéria pour étudier les communications à l’Université York où elle a obtenu depuis lors son diplôme, mais non sans quelques obstacles.

« Pour moi, quand tout a commencé, mes parents étaient des gens aisés, mais en raison de la récession qui, à un certain moment, a frappé le Nigéria, il m’est devenu de plus en plus difficile de prendre en charge mes frais d’hébergement et de scolarité et d’acheter les manuels et autres matériaux didactiques nécessaires pour les cours. »

Les obstacles financiers, auxquels s’ajoutent le choc de l’immersion dans une culture et un climat étrangers, les difficultés d’apprentissage d’une langue seconde, le sentiment de solitude et les attentes des membres de la famille qui ont peut-être dû faire de gros sacrifices pour permettre à leurs enfants de poursuivre leurs études à l’autre bout du monde, sont autant de défis communs auxquels sont confrontés tous les étudiants internationaux.

Mary Asekome a relevé les défis qui se posaient à elle, a présenté une demande de permis de travail postdiplôme et a décroché un poste au sein de l’exécutif national de la Fédération canadienne des étudiantes et étudiants (FCÉÉ). Ce n’est cependant pas encore tout à fait la fin heureuse de son histoire. Elle se trouve en quelque sorte dans une situation d’incertitude semblable à celle de nombreux autres récents diplômés partout au pays qui, comme elle, espèrent être choisis parmi un bassin de demandeurs de résidence permanente au Canada.

Une foule de raisons expliquent pourquoi les étudiants étrangers viennent au Canada, notamment la faiblesse des frais de scolarité par rapport à d’autres pays qui dispensent un enseignement de qualité semblable, comme le Royaume-Uni, l’Australie et les États-Unis. De plus, les récentes tendances politiques observées aux États-Unis positionnent le Canada comme un pays sûr, accueillant et attaché aux droits humains et à la citoyenneté mondiale.

Ce qui fait le plus grand attrait du Canada, c’est à la fois la possibilité d’y étudier et d’y rester après coup. Le fait pour les étudiants étrangers de figurer sur la même liste de candidats potentiels que Mary Asekome est un avantage important parce que les lois canadiennes sur l’immigration leur permettent d’étudier, de travailler et, s’ils le désirent, d’amorcer une nouvelle vie ici. En fait, selon un sondage réalisé en 2018 par le Bureau canadien de l’éducation internationale,
60 % des étudiants internationaux sondés indiquent avoir l’intention de demander la résidence permanente au Canada.

Le Canada compte là-dessus : à preuve, les gouvernements fédéraux qui se succèdent à Ottawa encouragent systématiquement l’afflux d’étudiants étrangers. Selon un rapport de Statistique Canada, entre 2006-2007 et 2016-2017, le nombre d’étudiants étrangers dans les établissements postsecondaires a plus que doublé (134 %), passant de 105 300 à 245 900. Et selon Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, le nombre de permis d’études au niveau postsecondaire a continué de progresser de 41 % entre 2016 et 2018.

L’éducation internationale est d’ailleurs considérée dans la Stratégie du Canada en matière d’éducation internationale comme un pilier essentiel de la compétitivité à long terme du Canada. « Les Canadiens qui étudient à l’étranger sont exposés à des cultures et à des idées nouvelles, ce qui stimule leur capacité à innover et développe chez eux d’importantes compétences interculturelles. Quant aux étudiants étrangers qui étudient au Canada, ils procurent à notre pays les mêmes avantages. S’ils choisissent d’immigrer au Canada, ils contribuent à la réussite économique du pays. »

Comme le fait observer sans ménagement la FCÉÉ dans sa campagne d’équité pour les étudiantes et étudiants internationaux, « dans chaque province au Canada, il est acceptable d’imposer des frais de scolarité différentiels exorbitants aux étudiantes et étudiants internationaux. En moyenne, les étudiantes et étudiants internationaux paient 25 589 $ par année pour un programme en arts au Canada; ce montant est près de quatre fois plus élevé que le montant versé par leurs pairs canadiens. Dans la plupart des provinces, les étudiantes et étudiants internationaux ne sont pas admissibles à l’assurance maladie provinciale et doivent dépendre de régimes d’assurance maladie privés dispendieux. […] Les emplois dans le secteur alimentaire et le commerce au détail, que les étudiantes et étudiants occupent souvent, ont été éliminés de la liste de travail qualifié au Canada pour la demande de résidence permanente. Bon nombre d’étudiantes et d’étudiants internationaux doivent aussi faire face au racisme et à la xénophobie au quotidien dans leurs classes et leur communauté. »

La présence d’étudiants étrangers varie d’un campus à l’autre et, comme l’affirme un article d’Affaires universitaires paru en mai 2019, les étudiants étrangers forment souvent au moins 15 % de l’effectif dans les universités canadiennes, « voire plus ».

Un récent rapport du comité des politiques d’éducation de la Federation of Post-Secondary Educators of BC (FPSE) dresse un portrait de la croissance rapide des effectifs étudiants internationaux totaux dans cette province, qui sont passés de près de 37 000 en 2012-2013 à près de 62 000 en 2016-2017, soit une augmentation de plus de 40 %. La proportion d’étudiants étrangers par rapport aux nationaux se situe à l’heure actuelle à 26 % au Collège Langara et à 24 % à l’Université de la Colombie-Britannique.

Le rapport formule une série de recommandations fondées sur les constatations auxquelles sont parvenus les auteurs, à savoir que « le recours croissant à la hausse des frais de scolarité pour soutenir les budgets, assorti d’exemptions particulières […] qui favorisent l’exploitation des revenus générés par les étudiants étrangers, compromet grandement la nature “publique” de l’éducation postsecondaire. L’accès à l’éducation supérieure suppose que l’usager a les moyens de payer. Le manque de plans et stratégies en matière d’effectifs internationaux, combiné à l’absence de rapports sur la question, est particulièrement inquiétant. »

Le manque de transparence fait en sorte qu’il est difficile pour la FPSE de repérer les informations sur l’éducation internationale associées aux établissements qu’elle représente, limitant ainsi les moyens d’évaluer l’éducation internationale sur les plans financier et pédagogique.

Les recommandations du comité « mettent en évidence le besoin d’adopter une approche très attentive de l’éducation internationale et de s’opposer aux pratiques abusives, tout en développant une sensibilité interculturelle authentique ».

Des situations semblables se rencontrent partout au pays. Le président de l’association des professeures et professeurs de l’Université de la Nouvelle-Écosse (ANSUT), Scott Stewart, enseigne la philosophie à l’Université du Cap-Breton (CBU) où les étudiants internationaux constituent 60 % des effectifs, le pourcentage le plus élevé au pays. Les effectifs internationaux à la CBU ont plus que doublé de 2017 à 2018, et le ministère de l’Éducation supérieure de la Nouvelle-Écosse a annoncé que, pour l’ensemble de la province, les étudiants internationaux ont permis cette année-là d’encaisser 145 millions de dollars, soit 37 % du total des frais de scolarité perçus dans la province (qui s’élevait à 391 millions de dollars).

Un tel apport massif de fonds dans une économie régionale est le bienvenu, souligne Scott Stewart, mais encore plus pour le Cap-Breton.

« Nous sommes au cœur d’une région post-industrielle où les secteurs de l’acier et du charbon sont complètement disparus et où les activités de pêche sont grandement diminuées. La population ne cesse de décroître, tout particulièrement chez les étudiants d’âge universitaire […] Nous avons donc le choix : nous devons réduire nos effectifs ou attirer des étudiants d’ailleurs, c’est-à-dire des autres régions du Canada ou davantage d’étudiants étrangers. »

Le coût d’une telle dépendance à l’égard des étudiants étrangers a été clairement mis en évidence lorsqu’il y a quelques années l’Arabie saoudite a changé de politique et commencé à limiter le financement des frais de scolarité alloués aux étudiants internationaux admis dans les universités les plus performantes et à forte vocation de recherche. Presque du jour au lendemain, les effectifs étudiants saoudiens sont passés d’une proportion considérable à un niveau proche de zéro à la CBU. L’établissement a depuis lors diversifié sa population d’étudiants internationaux.

Cependant, même avec le nombre croissant d’étudiants de la Chine et de l’Inde qui fréquentent les universités canadiennes, la situation dans l’ensemble du pays reste en proie aux vulnérabilités. On l’a vu notamment lorsque la royauté saoudienne n’a pas du tout apprécié le gazouillis envoyé en 2018 par la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland. Le message, qui de mandait la libération de militants emprisonnés, a déclenché une réaction brutale des Saoudiens qui ont menacé de rapatrier les quelque 10 000 étudiants nationaux inscrits dans les universités canadiennes les plus prestigieuses.

Outre les incidences financières, une série d’autres difficultés se sont ajoutées : le manque de soutien adéquat pour la santé mentale et le bien-être des étudiants jusqu’à l’accroissement de la charge de travail imposée aux membres du personnel académique qui doivent surmonter les barrières linguistiques et culturelles, généralement en l’absence d’autres ressources pédagogiques ou faute de personnel de formation sur des sujets complexes ou sensibles tels que la prévention de la violence sexuelle en contexte interculturel.

À la CBU, Scott Stewart a vu le nombre d’étudiants internationaux grimper. « Jusqu’à maintenant cette année, nous n’avons pas embauché d’autres professeurs. »

« Et de toute évidence, en tant que syndicaliste, je suis favorable à l’embauche de personnel enseignant — mais l’inquiétude se porte alors vers l’instabilité du système et si le nombre d’étudiants se resserre continuellement comme cela s’est produit dans le passé, il y a alors toutes sortes de questions qui se posent sur les licenciements », soutient-il.

Selon Mary Asekome, la campagne de l’équité pour les étudiantes et étudiants internationaux de la FCÉÉ est motivée par les nombreux exemples de réussite d’étudiants qui sont néanmoins parvenus à s'y retrouver dans le système et qui ont tenu bon dans l’espoir de l’améliorer pour que les futurs étudiants se heurtent à moins d’obstacles et que les professeurs tout comme les étudiants bénéficient des ressources suffisantes.

« Les étudiants internationaux demandent simplement d’être traités équitablement et, avant tout, de ne pas être considérés comme des vaches à lait », résume-t-elle.

Scott Stewart en convient. « Les étudiants internationaux sont là pour de bon et ce n’est certes pas une mauvaise chose. Ils ont beaucoup à nous apporter. Mais je crois qu’il nous faut agir avec une approche raisonnable, durable et mesurée. Ce que, à mon avis, nous ne faisons pas à l’heure actuelle. »

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