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La diminution du financement accordé aux conseils subventionnaires de la recherche aura des conséquences graves, préviennent des scientifiques

La science est menacée – Les chercheurs Richard Peltier, Ryan McKay et Marjorie Griffin Cohen exposent aux délégués du Conseil de l’ACPPU les conséquences néfastes de la réduction du financement accordé à la recherche.

À la réunion du Conseil de l’ACPPU tenue en avril, trois éminents chercheurs canadiens ont parlé des effets dévastateurs qu’aura la diminution du financement fédéral de la recherche universitaire.

Professeur de physique à l’Université de Toronto et spécialiste des sciences du climat, Richard Peltier s’est dit particulièrement inquiet du fait que le gouvernement n’entend pas renouveler le financement destiné à des domaines de recherche qui se sont avérés productifs et utiles.

« Cette décision touche des projets dans lesquels le Canada est un chef de file, fait-il observer. Nous ne devrions pas sabrer dans ce que nous faisons le mieux. »

Il signale, à titre d’exemple, les sources de financement qui ont été taries pour Génome Canada ainsi que pour la Fondation canadienne pour les sciences du climat et de l’atmosphère (FCSCA), principal organisme subventionnaire de la recherche universitaire sur le climat et de travaux relatifs à l’environnement menés dans notre pays.

Les fonds de la FCSCA ciblaient la recherche, mais comme le fait remarquer M. Peltier, ils étaient attribués selon un processus d’examen indépendant par des pairs. Fait critique à son avis, plus de la moitié des fonds en cause ont servi à appuyer le travail de chercheurs compétents.

Si l’augmentation des fonds pour l’infrastructure de la recherche dans le budget fédéral de 2009 est considérable, M. Peltier croit que l’investissement dans l’infrastructure humaine connexe est tout aussi important. Malheureusement, il a été aboli.

« Ce sont les gens qui comptent », renchérit-il en signalant que l’absence de financement de l’infrastructure humaine au Canada est bien malvenue dans le contexte du renouveau d’appui aux sciences qui a cours chez nos voisins du sud avec le gouvernement Obama.

« Les chercheurs scientifiques qui sont jeunes, actifs et productifs sont très mobiles, affirme-t-il. Il faut beaucoup de temps pour constituer des équipes du calibre de celles que nous avons, et si peu de temps pour les démanteler. »

M. Peltier n’est pas étonné que le gouvernement ait décidé de réduire le financement, compte tenu du fait qu’il s’intéresse peu au dossier du climat et qu’il avait déjà choisi d’abolir le poste de conseiller national des sciences.

« Ces mauvaises décisions sont quasiment inévitables dans le climat politique actuel, où la science n’a pas vraiment sa place à la table des décideurs », dit-il.

Ryan McKay, chercheur à l’Université de l’Alberta, est du même avis. Il croit qu’il est particulièrement important de rétablir le poste de conseiller national des sciences, maintenant surtout où on estime que les chercheurs ont un parti pris dans le débat sur le financement. Il trouve navrants les propos d’un article de journal selon lesquels les chercheurs « se plaignent parce que le verre est seulement rempli aux sept huitièmes ».

« Nous recevons de l’argent pour le verre, mais rien pour l’eau », fait-il remarquer.

Son propre centre de recherche, le National High Field Nuclear Magnetic Resonance Centre, lutte actuellement pour sa survie. Depuis sa fondation en 1999, le centre a reçu toutes les subventions qu’il a demandées par l’entremise des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) et du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG).

Or, en 2008, les IRSC ont mis fin aux subventions destinées aux installations à utilisateurs multiples, et cette année, le gouvernement provincial a dissous une autre source de financement, l’Alberta Heritage Foundation for Medical Research. Qui pis est, les perspectives pour le CRSNG sont loin d’être réjouissantes, d’après M. McKay.

« Il n’y a tout simplement plus d’endroit où demander des subventions à demander. Nous tenons par un fil et le fil commence à s’effilocher », dit-il en ajoutant que le centre a dû mettre du personnel à pied et hausser ses frais d'utilisation.

« Une infrastructure qui n’est pas assortie de fonds de fonctionnement est un gaspillage », déclare-t-il. Il donne l’exemple de l’Institute for Biomolecular Design, où des pièces d’équipement sont restées dans leur emballage pendant des mois, faute de subventions de fonctionnement.

M. McKay s’inquiète au même titre que M. Peltier des tentatives du gouvernement d’orienter la recherche.

La commercialisation à outrance met l’accent sur les résultats immédiats, mais il faut absolument une vision à long terme, estime-t-il.

« En sciences, on ne peut pas se limiter à des échéanciers d’un an ni même de cinq ans. Certains projets de recherche ne portent leurs fruits en matière de productivité ou de commercialisation qu’après 10, 20 ou même 50 ans de travail. La recherche fondamentale est à la base de tout et elle sert de tremplin aux grandes découvertes. Si le fondement tombe en ruines, tout s’effondre. »

Il met la faute, en partie, sur les chercheurs eux-mêmes, qui ont vu venir la tendance aux projets dirigés mais se sont contentés d’espérer que le pendule n’irait pas plus loin.

Les administrations n’ont pas su, elles non plus, assumer leurs responsabilités. Il reste à savoir si les rectrices et recteurs d’université tenteront de renverser la vapeur.

Quant aux hommes et femmes politiques, ils ont choisi la voie facile en approuvant des investissements dans l’infrastructure de la recherche qui leur ont donné l’occasion de voir leur photo dans les médias qui produisent des résultats visibles et concrets.

Marjorie Griffin Cohen, politicologue à l’Université Simon Fraser, s’est penchée sur les répercussions de la réduction du financement sur les sciences humaines, « l’enfant pauvre du milieu universitaire », estime-t-elle.

Le Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) touche environ 14 p. 100 de la totalité des fonds de recherche octroyés aux trois conseils subventionnaires du Canada. Pourtant, de dire Mme Cohen, il finance des disciplines qui accueillent 56 p. 100 de tous les étudiantes et étudiants diplômés et qui représentent 54 p. 100 de toutes les facultés universitaires.

Le CRSH reçoit seulement 17,5 millions de dollars en fonds supplémentaires pour les bourses d’études supérieures, soit la moitié de ce qui est accordé aux deux autres conseils subventionnaires, et ce, malgré le fait qu’il doit financer 60 p. 100 des étudiants diplômés.

Pis encore, d’après Mme Cohen, les bourses offertes par le CRSH sont destinées aux programmes d’études supérieures liés au commerce.

Et bien que les compressions de 8,2 millions de dollars qui ont touché le CRSH à ce jour semblent minimes, elles ne manqueront pas, fait-elle observer, d’avoir de profondes répercussions.

« Essentiellement, les allocations de recherche consenties aux chercheurs universitaires seront complètement abolies, signale-t-elle. Désormais, les subventions du CRSH ne pourront plus permettre aux membres du corps professoral de réduire leur charge d'enseignement afin de se consacrer à la recherche, quelles que soient l’ampleur du projet et la taille de l’équipe. »

Elle affirme que le CRSH « fait bonne figure » en faisant valoir qu’il incombe aux administrations des universités de s’assurer que leurs professeures et professeurs disposent du temps voulu pour la recherche, mais « que cela ne se réalisera jamais parce que les administrations sont déjà aux prises avec leurs propres difficultés financières ».

Mme Cohen fait état des postes à temps partiel qui ne seront pas comblés à la faculté des arts et des sciences sociales de son établissement, dont le corps professoral à temps plein doit dorénavant assumer à lui seul la charge d’enseignement. Par ailleurs, la faculté a reçu l’ordre d’augmenter considérablement l’effectif par classe.

« S’imaginer que ma faculté, celle des sciences humaines, sera en mesure de financer des congés de recherche est une parfaite aberration. N’en croyez rien. Elle ne le fera pas car elle n’en a pas les moyens », déclare-t-elle.

Téléchargez les exposés en format MP3 : Richard Peltier, Ryan McKay, Marjorie Griffin Cohen.