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Le 12 février 2009
Le très honorable Stephen Harper
Premier ministre du Canada
Cabinet du premier ministre
80, rue Wellington
Ottawa (Ontario) K1A 0A2
Monsieur le premier ministre,
Au nom de l'Association canadienne des professeures et professeurs d'université, représentant plus de 65 000 membres du personnel enseignant et de soutien des 121 collèges et universités du Canada, nous vous envoyons cette lettre ouverte parce que nous craignons que la recherche scientifique au pays ne se détériore du fait d’être sous-financée et que le gouvernement cherche à l’orienter. Nous croyons qu’une intervention est nécessaire de toute urgence pour la protéger et garder nos chercheurs de talent chez nous.
Bien qu’il ait promis des milliards pour l’infrastructure universitaire et collégiale et pour les organismes qui financent l’infrastructure de recherche, le budget fédéral n’a rien prévu pour les conseils indépendants qui subventionnent la recherche universitaire, soit le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG), le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) et les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC).
Ces conseils subventionnaires financent le gros de la recherche universitaire au Canada, et notre pays dépend davantage de celle-ci que tous les autres grands pays industrialisés. Or, ces organismes se sont non seulement vu refuser davantage de fonds, mais encore fait dire que leur budget serait réduit de 147,9 millions de dollars au cours des trois prochaines années en raison d’une « simplification des opérations » et d’une « harmonisation des programmes » avec les priorités du gouvernement.
À l’opposé, l’administration Obama est prête à ajouter des milliards aux fonds octroyés aux deux conseils subventionnaires américains, les National Institutes of Health et la National Science Foundation. Si votre gouvernement n’agit pas promptement, nous craignons fort que beaucoup de nos meilleurs universitaires s’en aillent aux États-Unis, où leurs recherches pourront être financées adéquatement.
Les organismes subventionnaires ne sont pas les seuls à pâtir du budget de 2009. Le Conseil de recherche du Canada s’est, lui aussi, vu refuser de nouveaux fonds et demander de réaliser des économies de 27,6 millions de dollars au cours des trois prochaines années, tout en se faisant dire de subventionner par cette somme les petites et moyennes entreprises pour qu’elles puissent « innover ». Le budget n’a rien prévu non plus pour Génome Canada, le principal bailleur de fonds pour des recherches d’envergure dans des domaines comme le cancer et l’agriculture.
Ces décisions suivent l’abolition par le gouvernement du poste de conseiller national des sciences, dont le titulaire avait un accès direct au premier ministre et devait, en sa qualité de scientifique, le conseiller sur le rôle du gouvernement dans les questions touchant les sciences et la politique scientifique.
Pour aggraver le problème, on essaie d’orienter la recherche. Ce n’est pas nouveau. Le budget de 2008 précisait que les fonds accrus accordés au CRSNG ne pourraient servir qu’à la recherche dans les domaines de l’automobile, du secteur manufacturier, de la foresterie et des pêches, ce qui ne laissait rien pour la majorité des biologistes, chimistes et physiciens du pays. Le CRSH, pour sa part, devait affecter les nouvelles sommes qui lui revenaient à deux domaines : l’incidence des changements environnementaux sur la population du Canada et les besoins en matière de développement économique des collectivités du Nord. Ces questions sont certes importantes, mais obliger le Conseil à y consacrer tout son argent limite considérablement le champ d’action du seul organisme responsable du financement de la recherche en philosophie, en histoire, en criminologie, en anthropologie, en théâtre, en littérature et dans les autres sciences humaines et sociales. L’année précédente, le budget fédéral avait restreint le nouveau montant octroyé au CRSH à la recherche dans les domaines de la gestion, des affaires et de la finance, de sorte qu’il n’y avait pas de nouveaux fonds pour la majorité des universitaires canadiens œuvrant en sciences sociales et humaines.
Le budget de 2009 affecte 87,5 millions de dollars à de nouvelles bourses d’études supérieures du Canada, mais précise que « les bourses d’études accordées par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada cibleront les diplômes liés aux affaires ». Le budget stipule également que la majeure partie des fonds d’infrastructure alloués à la Fondation canadienne pour l’innovation (FCI) doit être attribuée aux futurs projets prioritaires désignés par le ministre de l’Industrie (bien que celui-ci doive « consulter » la Fondation à cet égard). Et au lieu qu’un processus scientifique d’examen par les pairs détermine les centres de recherche à subventionner, le budget impartit 50 millions de dollars à l’Institute for Quantum Computing de Waterloo pour qu’il ouvre une installation de recherche qui contribuera à la réalisation des objectifs visés par la stratégie du gouvernement en matière de science et de technologie.
Vous avez souvent dit que les gouvernements ne savent pas du tout choisir les gagnants et les perdants de l’économie. Pourquoi donc devraient-ils le faire dans le domaine de la recherche scientifique? L’histoire révèle qu’il est préférable de laisser les chercheurs, et non les gouvernements ou les personnes politiques, juger du bien-fondé de la recherche scientifique. Les découvertes les plus importantes dans le monde ont généralement résulté de la recherche fondamentale, alimentée par la quête de savoir des chercheurs et déterminée par un processus d’examen par les pairs au sujet des domaines à privilégier et de la recherche à subventionner. Comme l’a écrit il y a près de dix ans le scientifique canadien le mieux connu et prix Nobel de chimie John Polanyi : « Il nous a fallu du temps pour accepter le fait que nos universités servent mieux l'intérêt public lorsque le gouvernement n'interfère pas dans les affaires pédagogiques. »
Nous vous demandons instamment de prendre sans tarder des mesures rigoureuses pour sauvegarder l’avenir de la recherche scientifique au Canada et préserver la capacité de notre pays d’attirer et de retenir les plus grands chercheurs.
Premièrement, nous vous invitons à accroître les fonds de recherche aux trois conseils subventionnaires du Canada et à les faire correspondre, toutes proportions gardées, à ceux que le gouvernement américain octroie désormais à ses organismes équivalents. Compte tenu de la taille relative de notre économie, il s’agirait donc d’une augmentation de l’ordre de 500 millions à un milliard de dollars.
Deuxièmement, nous vous prions de faire en sorte que les programmes financés et les bourses accordées par les organismes subventionnaires ne soient pas limités à des domaines précis et que l’évaluation des candidatures soit faite par la communauté scientifique.
Troisièmement, nous vous demandons de veiller à ce que les projets d’infrastructure financés par l’intermédiaire de la FCI ou de l’initiative de soutien de l’infrastructure universitaire et collégiale soient également jugés par des chercheurs en fonction de leur intérêt scientifique.
Monsieur le premier ministre, nous ne pouvons trop insister sur l’importance vitale, pour l’avenir de la recherche scientifique au Canada, d’une action rapide de votre part pour corriger la situation. La plupart des économistes s’accordent pour dire que les investissements en recherche produisent à la fois une stimulation économique immédiate et des améliorations à long terme du savoir et du mieux-être de la société. Le gouvernement Obama le reconnaît et agit en conséquence; nous espérons que votre gouvernement fera de même.
Veuillez agréer, Monsieur le premier ministre, l’expression de nos sentiments distingués.
Penni Stewart James L. Turk
Présidente Directeur général