Par James L. Turk, paru dans le Ottawa Citizen le 12 mars 2012En 1869, le physicien irlandais John Tyndall se pose une question fondamentale : pourquoi le ciel est-il bleu? En cherchant une explication à ce phénomène, il découvre que la lumière est dispersée dans l’atmosphère par la poussière et par des molécules d’air de grande taille, de telle façon que l’œil perçoit la couleur bleue. C’est grâce à la découverte de ces propriétés de la lumière que de nombreuses innovations importantes, mais totalement imprévues, comme le laser et la fibre optique, ont vu le jour.
Les découvertes scientifiques majeures sont attribuables à la curiosité naturelle des scientifiques bien plus qu’aux objectifs et aux directives d’agents économiques. La recherche scientifique pure, ou fondamentale, met souvent en question les idées reçues, ce qui donne lieu à des changements fondamentaux de paradigmes et à des innovations inattendues capitales. Les rayons X, le nylon, la supraconductivité, l’imagerie médicale, les ordinateurs et les GPS, toutes ces découvertes montrent clairement que c’est la recherche pure, menée sans avoir en tête des applications ou des résultats particuliers, qui est porteuse du véritable progrès scientifique.
Malheureusement, le gouvernement Harper ne le comprend pas. Le ministre d’État chargé des Sciences et de la Technologie, Gary Goodyear, en a fait la preuve en annonçant la transformation alarmante du réputé Conseil national de recherches du Canada en un « concierge » de l’industrie. Fondé en 1916, le CNRC est un organisme essentiellement voué à la recherche fondamentale. Le ministre entend en faire un centre de services, du genre guichet unique ou numéro 1 800, où un préposé se fera un plaisir de résoudre les problèmes des entreprises.
Y a-t-il aujourd’hui, ailleurs sur la planète, un ministre responsable des sciences qui affiche une méconnaissance du domaine aussi profonde que M. Goodyear? Il ne fait pas de doute que le gouvernement doit soutenir la recherche appliquée, mais pas au détriment de la recherche fondamentale. Le CNRC a été au centre d’études scientifiques fondamentales qui ont engendré des découvertes et des applications en biotechnologie, génie aérospatial et développement des énergies de remplacement. En le remodelant complètement pour qu’il devienne l’équivalent d’un service d’assistance téléphonique sans frais, le gouvernement Harper freine l’avancement des connaissances acquises dans ces domaines et fera obstacle, avec le temps, aux innovations véritables.
M. Goodyear admet que le CNRC a été créé précisément pour effectuer des travaux de recherche fondamentale. Cependant, il prétend que ce rôle n’est plus nécessaire, étant donné que les universités ont pris la relève.
En vérité, les universités ont toujours été actives en recherche fondamentale, collaborant même étroitement avec le CNRC. De nombreux chercheurs universitaires dépendent du CNRC pour leurs travaux. En réduisant le programme de recherche fondamentale du CNRC à sa plus simple expression, le gouvernement affaiblira du même coût la recherche universitaire.
Les tentatives de Gary Goodyear pour justifier la transformation du CNRC par un quelconque passage du flambeau aux universités sont particulièrement injustes, étant donné que le gouvernement fédéral a, depuis quelques années, diminué progressivement le financement alloué à la recherche universitaire. En tentant compte de l’inflation, les trois organismes subventionnaires fédéraux qui financent la majeure partie de la recherche universitaire ont vu leur budget de base fondre au cours des cinq dernières années. Depuis 2007-2008, l’enveloppe budgétaire du Conseil de recherches en sciences humaines a été amputée de plus de 10 % de sa valeur réelle. Le budget du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie a diminué de 1,2 %, tandis que le financement de base des Instituts canadiens de recherche en santé du Canada a chuté de 4,1 %.
Alors même qu’il sous-finançait la recherche fondamentale dans les universités, le gouvernement fédéral a forcé les organismes subventionnaires à cibler de nouveaux investissements dans des domaines choisis pour des impératifs politiques, afin de servir des intérêts commerciaux, et non déterminés par des chercheurs guidés par les besoins scientifiques et publics.
En transformant le CNRC en dépanneur pour les entreprises et en laissant la politique déterminer les priorités en matière de recherche, le gouvernement Harper risque d’étouffer, au lieu de stimuler, la créativité indispensable aux découvertes scientifiques et aux innovations véritables qui sont le moteur du développement économique et social. Les Tyndall d’aujourd’hui auront beau se poser des questions fondamentales comme « pourquoi le ciel est-il bleu? », ils auront probablement peu d’influence dans les salles de conférence des entreprises ou dans les couloirs du gouvernement. Et tous les Canadiens en paieront le prix, à moins que le gouvernement ne fasse marche arrière et n’augmente son soutien financier à la recherche fondamentale.
(Le
Ottawa Citizen, version anglaise)