(paru dans
The Record le 21 mars 2012)
Par James L. Turk, directeur général de l’Association canadienne des professeures et professeurs d’universitéL’intégrité des universités est sans cesse en péril. Dirigeants politiques, autorités religieuses, groupes de pression et chefs d’entreprise cherchent depuis longtemps à influer sur l’orientation de nos universités, ce qui n’est guère surprenant compte tenu du rôle unique que ces institutions jouent dans la société : des tribunes où enseignants et étudiants examinent, débattent, approfondissent et évaluent de façon critique des questions, théories, idées et découvertes dans un espace d’érudition intègre et rigoureux, et rendent ce savoir accessible à tous.
Les professeurs et les chercheurs de l’enseignement supérieur sont censés pouvoir dire honnêtement ce qu’ils pensent, être francs avec leurs étudiants et le public, même s’il leur faut pour cela remettre en question les idées reçues et les convictions profondes, rejeter les connaissances tenues pour acquises ou discréditer les revendications de puissants groupes d’intérêt.
Ce n’est pas une tâche facile. Au 19e siècle, bon nombre d’universités ont lutté contre le joug des autorités ecclésiastiques. Dans l’Allemagne nazie et l’Union soviétique staliniste, les universitaires ont souvent payé de leur carrière et parfois de leur vie pour s’être levés contre les diktats de l’État. De nombreuses universités nord-américaines ont traîné une réputation peu enviable de collusion avec la croisade anticommuniste de l’époque de la guerre froide. Le sentiment populaire a pris une force telle que des universités ont congédié d’éminents érudits qui défendaient des opinions impopulaires.
La majorité des professeurs et des étudiants ont néanmoins su résister à ces violations de la raison d’être des universités. Ils se sont montrés résolument engagés à préserver à l’interne l’autorité sur toutes les questions académiques, de sorte que l’enseignement et la recherche demeurent attachés essentiellement à la quête du savoir et ne soient pas dictés par des pressions extérieures. Ils ont défendu la liberté académique de leurs collègues persécutés parce que leur enseignement ou leurs écrits faisaient offense aux détenteurs du pouvoir.
Le succès de ces combats est particulièrement évident si l’on considère que les cas fortement médiatisés d’atteinte à la liberté académique d’universitaires, comme celui qu’a vécu difficilement la docteure Nancy Olivieri de l’Université de Toronto, sont relativement peu communs de nos jours au Canada.
Au lieu de cela, une menace moins visible mais plus pernicieuse plane sur l’intégrité académique en ce moment où les universités sont aux prises avec un sérieux problème de sous-financement public et où les étudiants, plus endettés que jamais, doivent faire face à des hausses des droits de scolarité censées compenser la baisse de l’aide publique. En pareille conjoncture, il devient fort difficile de résister aux occasions séduisantes que représentent les partenariats avec de grandes entreprises et le soutien financier de généreux donateurs.
Nous faisons bon accueil à ces dons et à ces partenariats dans la mesure où ils ne sont pas assortis d’obligations susceptibles de compromettre l’intégrité académique de l’établissement.
On ne s’étonnera pas que des donateurs privés souhaitent avoir un mot à dire sur la façon de dépenser leur argent. Heureusement, la plupart des universités canadiennes ont été jusqu’ici fermement résolues à expliquer aux mécènes potentiels pourquoi ils ne pouvaient avoir voix au chapitre des questions académiques sans compromettre l’indépendance de l’établissement bénéficiaire de leur aide.
Voilà pourquoi nous avons été aussi étonnés d’apprendre que les directions des universités Wilfrid-Laurier et de Waterloo avaient convenu d’accorder au Centre pour l’innovation dans la gouvernance internationale (CIGI) un droit de regard et un droit de veto sur des aspects clés des affaires de la Balsillie School of International Affairs (BSIA), dont sont partenaires les deux universités. De ce fait, le CIGI est habilité à décider quels programmes de Waterloo et de Wilfrid-Laurier peuvent être désignés comme des programmes de la BSIA et quel universitaire peut être nommé à la direction de l’école; il détient le pouvoir ultime sur le budget et le fonctionnement de l’école, et il détermine son orientation stratégique en matière de recherche.
L’Association canadienne des professeures et professeurs d’université et les associations de personnel académique des universités concernées ont fait part aux dirigeants des établissements, lors de nombreuses réunions qui se sont révélées vaines, de leurs préoccupations quant aux dispositions envisagées.
La situation est encore plus sérieuse à l’Université York, comme nous l’avons appris récemment lors de l’annonce de l’entente conclue entre cet établissement et le CIGI. Aux termes de l’entente, la direction de York confère au CIGI un pouvoir décisionnaire sans précédent sur les questions académiques touchant un nouveau programme en droit international financé conjointement par le gouvernement de l’Ontario et par M. Balsillie à hauteur de 30 millions de dollars chacun et par une contribution importante de l’université. Cette dernière convient en outre d’accorder aux représentants du CGI un droit de veto sur les domaines de recherche des dix nouvelles chaires, sur les modalités financières et les attentes pour chacune d’elles, y compris les plans de recherche, et sur la liste restreinte de candidats parmi lesquels l’université pourra engager son personnel.
À ma connaissance, aucune université canadienne n’a jamais conféré de tels pouvoirs à un groupe privé de l’extérieur. Sous la pression de l’opinion publique, York n’a apporté qu’un seul changement à cette entente scandaleuse : les représentants du CIGI ne détiennent plus un droit de veto sur le choix des candidatures que l’université peut retenir. En cas de désaccord avec les représentants de York au sein du comité de direction, un groupe externe d’experts sera saisi de la question en jeu. Néanmoins, bien que cette décision affirme la seule autorité de l’Université York dans la désignation des candidatures à considérer, elle permet toujours au CIGI de participer aux décisions d’embauche et d’exercer un droit de veto sur les autres questions académiques importantes.
Voilà exactement comment se perd l’intégrité académique. Ayant désespérément besoin d’argent pour maintenir leurs programmes, des universités laissent des intérêts extérieurs leur dicter les activités à entreprendre et le personnel à embaucher. Ainsi en viennent-elles graduellement à server des intérêts privés au lieu de l’intérêt public. Si en théorie elles demeurent peut-être des universités, elles le sont beaucoup moins en pratique.
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