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Le mot du président / Un piège à ours nommé Twitter

mai 2017
par James Compton

Je ne suis pas un fan de Twitter. Pour être franc, je considère que cette plateforme est une vitrine promotionnelle distrayante. Dernièrement toutefois, une controverse a monopolisé mon attention. Non, pas l’habituel message de Donald Trump sur les « faits alternatifs » de la journée, mais celui provenant de l’Université McGill. Les habitués du Bulletin en connaissent sans doute déjà le contenu : « #McGill n’endosse d’aucune façon les propos tenus par @JAndrew Potter dans @McLeansMag. »

          Le gazouillis renvoyait à un article d’opinion signé par Andrew Potter, publié dans le MacLean’s. L’auteur y faisait un lien entre le cafouillis survenu lors d’une tempête de neige monstre à Montréal et, selon lui, « l’aliénation presque pathologique et le fort individualisme de la société québécoise ». Contraint par la suite à faire son mea culpa, il s’est dit coupable d’« affirmations qu’il voulait retirer » et « de fleurs de rhétorique qui ne sont ni un exposé des faits ni l’expression de ma pensée, et dont je m’excuse ». Quelques jours plus tard, il démissionnait de son poste de directeur de l’Institut d’études canadiennes à l’Université McGill, où il continue d’enseigner en vertu d’un contrat de trois ans.

          La démission d’Andrew Potter a provoqué une autre tempête, d’idées celle-là. Les partisans de l’ex-directeur ont été prompts à dénoncer une atteinte à la liberté académique. Notre propos n’est pas de débattre de la qualité du travail journalistique de M. Potter. Même ses plus ardents défenseurs admettent que celui-ci a erré en faisant des raccourcis logiques non fondés. Cependant, si, comme on a pu le lire à mots couverts dans certains articles, il était prouvé que la tête de M. Potter est tombée sous le poids de pressions exercées par le gouvernement, il s’agirait assurément d’une atteinte à la liberté académique flagrante. Nous n’en sommes pas encore là. Pour l’heure, revenons à l’Université McGill.

          Hormis la curieuse syntaxe façon Twitter du gazouillis, j’ai été frappé par le texte même : McGill n’endosse d’aucune façon les propos tenus dans l’article. Examinons d’abord la première supposition : à quelles opinions compare-t-on celles de M. Potter? Il semble que l’administration de l’Université se soit parée du « nous royal » pour indiquer qu’elle parle au nom de toute la communauté académique. Vraiment? Bien sûr que non.

          Qu’est-ce qu’une université? Selon le sens le plus courant peut-être, c’est un établissement d’enseignement supérieur habilité à décerner des diplômes. Par exemple, je me présente souvent en disant que j’enseigne à l’Université de Western Ontario. Une affirmation plutôt anodine, vous en conviendrez. Mais le gazouillis laissait supposer bien plus : il revendiquait le droit de parler au nom de l’universitas magistrorum et scholarium, une vieille expression latine désignant une communauté de maîtres et d’élèves. Cet usage ne correspond pas à la norme établie. Premièrement, quiconque a déjà assisté à une réunion des professeurs d’un département sait très bien qu’une opinion ou position n’y fait jamais l’unanimité. Avec raison. Toute université digne de ce nom doit accueillir une diversité de points de vue, de théories et de méthodes. Les administrateurs ne peuvent représenter tout le corps pro­fessoral, pour la simple et bonne raison qu’il est trop diversifié. Pourtant, c’est précisément ce que le message de l’Université McGill porte à croire.

          « L’Institut a pour mission d’encourager la discussion entre tenants de points de vue très divergents », a déclaré la principale de l’Université McGill, Suzanne Fortier, interviewée par le journal The Globe and Mail. « Sa mission est de favoriser de bonnes discussions, pas de les provoquer. »

          En prononçant ces paroles à la suite de la controverse Potter, la principale s’est arrogée le droit de définir ce qu’est une « bonne » ou une « mauvaise » discussion. Cela aussi est anormal. Parions qu’il ne manque pas de professeurs à McGill qui pensent devoir exposer leurs étudiants à de nouvelles thèses dérangeantes, voire les « provoquer », afin d’encourager des débats plus mordants. C’est comme cela qu’on apprend.

          Il y a plusieurs années, l’ex-président de l’ACPPU, Wayne Peters, écrivait qu’on commet une erreur dangereuse en faisant un lien entre la liberté académique et l’autonomie de l’établissement d’enseignement. « Un plaidoyer en faveur de l’autonomie de l’établissement ne doit pas occulter totalement, comme c’est le cas ici, les menaces intestines très réelles, et trop courantes, qui pèsent sur la liberté académique. »

          Le gazouillis de McGill nous met en garde : veillons à ce que la voix de la communauté académique ne soit pas réduite à une ligne de parti institutionnelle, encore moins à 140 caractères.