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Le mot du président / Il était une fois deux conférences

janvier 2017
par James Compton
JamesCompton« C’était le meilleur et le pire des temps … »

La première phrase célèbre du livre de Dickens, Le conte de deux cités, m’est revenue à l’esprit dans un train roulant vers l’aéroport Pearson le 30 novembre. Seulement 45 minutes plus tôt, je prenais part à un débat d’experts à la quatrième édition du Sommet sur l’éducation postsecondaire et les compétences. L’événement organisé au centre-ville de Toronto par le Conference Board du Canada avait attiré des dirigeants d’université, des consultants en éducation postsecondaire et des entreprises donatrices. J’y représentais l’ACPPU et le point de vue du corps professoral. Mon message a été reçu plutôt froidement.

Quel contraste avec l’accueil des participants à la conférence de l’Internationale de l’Éducation à Accra, au Ghana, tout juste deux semaines avant! À cette 10e Conférence internationale sur l’enseignement postsecondaire, supérieur et la recherche, les valeurs et orientations de l’ACPPU avaient été saluées chaleureusement et été le point de départ d’interventions concrètes.          

À mon arrivée au Sommet du Conference Board, je suis dicrètement entré dans la salle où se déroulait une séance sur l’harmonisation du système canadien de développement des compétences avec les besoins du marché du travail. Ce sujet aurait dû me mettre la puce à l’oreille. L’éducation, cette notion simple, était devenue un « système de développement des compétences ».          

À l’écoute des exposés, une tendance s’est dessinée. Le mot « rupture » était sur toutes les lèvres. Dans la bouche des conférenciers, il exprimait à la fois de l’inquiétude et de l’espoir. L’évolution technologique signalait une période de destruction créative et les administrateurs des établissements postsecondaires devaient saisir l’occasion en ces temps d’incertitude économique. Comment améliorer l’éducation? Les conférenciers n’avaient cure de cette question fondamentale. Ils se demandaient plutôt comment le secteur de l’éducation postsecondaire pouvait s’adapter aux besoins du marché du travail définis par les nouvelles technologies, les industries et les entreprises.          

Pour clôturer la journée, trois experts, dont moi, étaient invités à débattre du financement durable de l’éducation post-secondaire en séance plénière. J’ai ouvert le bal en décrivant brièvement les orientations de l’ACPPU et expliqué qu’à notre avis, la solution à la situation difficile de l’éducation postsecondaire passait plus par les revenus que par les coûts. J’ai démontré que le pourcentage des salaires du personnel académique dans les dépenses totales des universités avait diminué ces dernières années, puisqu’il s’établissait aujourd’hui à un peu plus de 20 %. Je venais de démolir le cliché selon lequel il fallait rogner les ailes à ces professeurs surpayés.          
Par rapport aux années 1990 où il atteignait 80 % du financement total du secteur, le financement public avait chuté à moins de 50 % en 2014.

L’ACPPU, ai-je alors soutenu, prône de remplacer le Transfert canadien en matière de programmes sociaux par deux fonds distincts et autonomes pour les services sociaux et l’éducation postsecondaire. Modelée sur la Loi canadienne sur la santé, une nouvelle loi sur l’éducation postsecondaire créerait un fonds de 400 millions de dollars.          

Le modérateur a tout de suite qualifié certains de mes commentaires de
« controversés » et ouvert la période de questions. Et des questions, il y en a eu. Comment l’État peut-il donner plus d’argent? Cela n’arrivera pas. Et ma phrase préférée : « C’est une autre histoire de licornes. » Le modérateur a ensuite invité l’auditoire à traiter de questions plus pratiques, comme les moyens à prendre pour réduire les coûts. Pas un mot sur les données empiriques démontrant que les salaires des professeurs n’étaient pas un fardeau. Au contraire, une participante plus radicale a lancé : « Pourquoi ne pas gérer les établissements postsecondaires comme des entreprises? » Les applaudissements ont fusé, spontanément. J’ai répliqué que l’éducation devrait être vue comme un bien public, pas comme une marchandise. Personne ne m’a applaudi.          

Le climat à la conférence de l’Internationale de l’Éducation à Accra a été tout autre. Venus d’Afrique, d’Asie, d’Amérique du Nord et du Sud, d’Europe et d’Australie, les délégués des syndicats et des associations de professeurs étaient tous résolus à faire front commun contre les mouvements de privatisation et de marchandisation qui menacent l’éducation postsecondaire, affirmant que les besoins humains devaient primer les exigences fonctionnelles d’un système abstrait. Ils ont discuté d’un examen de l’éducation postsecondaire en Afrique, de la précarisation du travail et de la constitution d’un fonds de connaissances commun.          

Là aussi il y a eu des applaudissements spontanés. Toutefois, ils visaient à saluer le courage de Miguel Beltrán, un sociologue colombien emprisonné pendant deux ans après avoir été faussement accusé d’avoir collaboré avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Il était arrivé en retard parce qu’en route vers Accra, les autorités du Panama l’avaient détenu. Ses travaux d’érudition critiques sur le militantisme étudiant et les FARC lui ont attiré les foudres de son gouvernement. Sa détermination à défendre le principe de la liberté académique en a fait un modèle respecté.    
      
Le 1er septembre dernier, la Cour suprême de la Colombie a annulé sa peine d’emprisonnement de huit ans, sous les pressions répétées de militants syndicaux et d’érudits. Trois mois plus tard, confortablement assis dans le train, le fossé entre les deux conférences et les principes qu’elles prétendaient défendre était on ne peut plus évident. À tout prendre, je choisis mon camp.